Oorlogsmisdaden in Irak

Dancing Bedouins – Iraq (1956)


 

Entretien avec le comte Hans-Christof von Sponeck

L’IMPLICATION DE L’ONU DANS DES CRIMES DE GUERRE

Pour l’ancien secrétaire général adjoint de l’ONU, Hans Christof von Sponeck, les Nations unies, loin de veiller au respect du droit international et à la consolidation de la paix, sont devenues un facteur d’injustice. Ainsi, les sanctions mises en place contre l’Irak de Saddam Hussein ont provoqué un désastre humanitaire. Tandis que des Traités comme celui de non-prolifération nucléaire sont utilisés pour assurer la domination des uns et menacer les autres. Il est temps de changer complètement de système.

Silvia Cattori

 

Hans-Christof von Sponeck

Le comte Hans-Christof von Sponeck, nĂ© Ă  BrĂŞme en 1939, a travaillĂ© durant 32 ans au Programme des Nations Unies pour le DĂ©veloppement (PNUD). NommĂ© en 1998 par Kofi Annan au poste de Coordinateur humanitaire des Nations Unies en Irak, avec le rang de SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral adjoint, M. von Sponeck a dĂ©missionnĂ© en mars 2000 en signe de protestation contre les sanctions qui avaient rĂ©duit le peuple irakien Ă  la misère et Ă  la famine. Il rĂ©pond aux questions de Silvia Cattori pour le RĂ©seau Voltaire.
 
Silvia Cattori : Dans votre livre « Un autre type de guerre : Le rĂ©gime de sanctions des Nations Unies contre l’Irak Â», 1  vous accusiez le Conseil de sĂ©curitĂ© d’avoir trahi la Charte des Nations Unies. Pourriez-vous nous donner des exemples prĂ©cis, oĂą le SecrĂ©tariat des Nations unies s’est conduit de manière condamnable, selon vous ?

Hans von Sponeck : Le Conseil de sĂ©curitĂ© doit se conformer Ă  la Charte des Nations Unies ; il ne doit pas oublier la Convention sur les droits de l’enfant ainsi que les aspects gĂ©nĂ©raux de ces conventions. Quand le Conseil de sĂ©curitĂ© sait que les conditions en Irak sont inhumaines, que les gens de tous âges sont dans un profond malheur, non pas Ă  cause d’un dictateur, mais Ă  cause de sa propre politique d’accompagnement dans le cadre du programme « pĂ©trole contre nourriture Â», Ă  cause des exemptions humanitaires, et qu’il dĂ©cide de ne rien faire —ou de ne pas en faire assez— pour protĂ©ger les populations des consĂ©quences de sa politique, alors on peut aisĂ©ment affirmer que le Conseil de sĂ©curitĂ© est Ă  blâmer. Il est Ă  blâmer en particulier pour le très fort accroissement des taux de mortalitĂ© en Irak.
Pour preuve : dans les annĂ©es quatre vingt, sous le gouvernement Saddam Hussein, l’UNICEF avait Ă©tabli que 25 enfants sur mille, âgĂ©s de moins de cinq ans, mouraient en Irak pour diverses raisons. Durant les annĂ©es d’application des sanctions, de 1990 Ă  2003, il y a eu un rapide accroissement : de 56 pour mille (au dĂ©but des annĂ©es 90) la mortalitĂ© des enfants âgĂ©s de moins de cinq ans a atteint 131 pour mille (dans les premières annĂ©es du nouveau siècle). Chacun peut aisĂ©ment comprendre que cet accroissement de la mortalitĂ© chez les enfants, Ă©tait la consĂ©quence des sanctions ; il est donc hors de doute que le Conseil de sĂ©curitĂ© a prĂ©fĂ©rĂ© ignorer les consĂ©quences de sa politique en Irak, sous la pressions des principaux intervenants y compris, en particulier, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Silvia Cattori : Comment le Conseil de sĂ©curitĂ© a-t-il pu nĂ©gliger de prendre en compte les consĂ©quences humanitaires des sanctions contre l’Irak, d’autant qu’il a adoptĂ© d’autres rĂ©solutions —la 1559 par exemple— qui ont ouvert la voie Ă  des bombardements de populations civiles ? Cela reviendrait-il Ă  dire que le Conseil de sĂ©curitĂ© et le SecrĂ©tariat de l’ONU, sont devenus ces dernières annĂ©es les premiers responsables des catastrophes humanitaires ?

Hans von Sponeck : Je dirais que seuls les ignorants, ou ceux qui ne peuvent accepter la dĂ©faite, continuent de prĂ©tendre que le drame humanitaire en Irak n’est pas dĂ», dans une très large mesure, Ă  une politique erronĂ©e, Ă  une politique de punition. Le peuple irakien a Ă©tĂ© puni simplement parce qu’il Ă©tait sous la direction du gouvernement de Bagdad, donc en dĂ©pit du fait qu’il Ă©tait totalement innocent.

Silvia Cattori : Nos responsables politiques, prĂ©sents dans toutes les instances internationales, savaient parfaitement que ces sanctions avaient des consĂ©quences dĂ©sastreuses. Est-ce Ă  dire que, en se taisant, ils ont acceptĂ© le fait que des civils soient affamĂ©s ?

Hans von Sponeck : On ne peut oublier qu’il y a eu, soit silence, soit connivence, soit soutien, ou encore un effort dĂ©libĂ©rĂ© pour crĂ©er le genre de conditions qui ont prĂ©valu en Irak durant les treize annĂ©es de sanctions. Ainsi, il y a diffĂ©rents degrĂ©s de responsabilitĂ© politique. Il n’y a pas seulement le Premier ministre de Grande-Bretagne et le prĂ©sident des États Unis et leurs gouvernements qui sont responsables, mais il y en a d’autres aussi.
L’Espagne et l’Italie ont jouĂ© un rĂ´le de soutien qui rend leurs gouvernements de l’époque responsables. M. Aznar Ă  Madrid, M. Berlusconi en Italie, sont hautement responsables pour avoir contribuĂ© au dĂ©sastre et au drame humain qui s’est dĂ©roulĂ© en Irak. Ils n’accepteront pas cette responsabilitĂ©, mais l’évidence est lĂ .

Silvia Cattori : Si la manipulation du Conseil de sĂ©curitĂ© par les États-Unis est le problème majeur, et que ces derniers continuent Ă  commettre des crimes en prĂ©textant qu’ils ont un mandat des Nations Unies, que peut-on faire pour corriger cette situation ?

Hans von Sponeck : Je pense qu’il s’agit lĂ  d’une question très importante et particulièrement pertinente dans le cadre du dĂ©bat sur le type d’Organisation des Nations Unies dont nous avons besoin pour protĂ©ger la communautĂ© internationale, pour protĂ©ger les 192 gouvernements des États membres des dangers que certains gouvernements leur font courir en abusant de leur autoritĂ©, de leurs informations, de leurs finances, de leur pouvoir, pour servir leur propres intĂ©rĂŞts, tout en allant Ă  l’encontre des intĂ©rĂŞts de la paix, des intĂ©rĂŞts de la justice, des intĂ©rĂŞts de l’humanitĂ©.

Silvia Cattori : Comment avez-vous rĂ©agi Ă  l’exĂ©cution de Saddam Hussein et de ses co-accusĂ©s, condamnĂ©s Ă  mort par un tribunal formĂ© par les États-Unis ?

Hans von Sponeck : Je dirais tout d’abord que je n’ai pas Ă©tĂ© surpris. C’était l’objectif final de ceux qui sont au pouvoir Ă  Bagdad et de ceux qui occupent l’Irak. On ne peut pas dĂ©fendre Saddam Hussein, mais on peut s’élever contre le fait qu’il n’y a pas eu un juste procès, qu’il s’est agi d’une mascarade. C’était un tribunal qui, sous des airs de respectabilitĂ©, masquait la dĂ©cision préétablie de condamner les accusĂ©s Ă  la peine de mort. Saddam Hussein, comme toute autre personne, avait droit Ă  un procès Ă©quitable, et ce procès Ă©quitable, il ne l’a pas eu. C’est pourquoi j’ai Ă©tĂ© bouleversĂ© par cette Ă©vidence que, en dĂ©pit du fait que nous avons un droit international, en dĂ©pit du fait que les nations europĂ©ennes, les États Unis et le Canada, ainsi que d’autres nations, prĂ©tendent sans cesse vouloir dĂ©fendre la justice, en rĂ©alitĂ© elles ne protègent pas la justice.

Silvia Cattori : Vous ĂŞtes intervenu auprès de M. Bush pour demander la libĂ©ration de M. Tarek Aziz. Avez-vous obtenu une rĂ©ponse ?

Hans von Sponeck : Je n’ai pas obtenu de rĂ©ponse. J’ai Ă©crit cette lettre parce que j’ai connu M. Tarek Aziz. Mon prĂ©dĂ©cesseur et moi-mĂŞme le considĂ©rions comme une personne avec laquelle nous avions une relation cordiale, comme une personne qui —malgrĂ© ce que l’on en a dit dans les principaux journaux— essayait de s’occuper du peuple irakien. Une personne donc disponible et disposĂ©e Ă  prendre en considĂ©ration des propositions visant Ă  apporter des amĂ©liorations au programme d’assistance humanitaire.
De notre point de vue, de mon point de vue, c’était une personne correcte. Je ne peux pas juger de ce que M. Tarek Aziz a fait en Irak en-dehors de mon domaine de responsabilitĂ© mais, tout ce que je demande, est qu’une personne malade, ne serait-ce que pour des raisons humanitaires, soit traitĂ©e dignement ; elle devrait ĂŞtre autorisĂ©e Ă  avoir un suivi mĂ©dical et pouvoir bĂ©nĂ©ficier d’un procès Ă©quitable. M. Tarek Aziz avait droit, et a droit —tout comme Saddam Hussein du reste— Ă  ĂŞtre traitĂ© conformĂ©ment au droit international, conformĂ©ment aux conventions de la Haye et de Genève. Je m’élève contre le fait que, trois ans après qu’il se soit volontairement livrĂ© aux forces d’occupation, il n’ait pas encore Ă©tĂ© inculpĂ© et qu’il demeure en prison alors qu’il a le plus grand besoin d’un suivi mĂ©dical.

Silvia Cattori : Alors que la situation créée par l’occupation de l’Irak est terrifiante, il y a fort Ă  craindre que la rĂ©solution contre l’Iran ne soit utilisĂ©e par les États-Unis pour frapper ce pays. La marine allemande —formellement sous mandat de l’ONU— est dĂ©jĂ  en place en MĂ©diterranĂ©e orientale. Est-ce parce que vous savez combien votre pays est impliquĂ© dans les projets de guerres des États-Unis que vous avez, dans une lettre ouverte, demandĂ© Ă  Mme Merkel de refuser tout recours Ă  la force contre l’Iran ?

Hans von Sponeck : C’est exact. Je vois bien que, graduellement, l’Allemagne, et d’autres pays europĂ©ens, sont poussĂ©s Ă  aller dans le sens d’une politique de puissance dĂ©finie Ă  Washington par des gens avides de pouvoir. Et cela devient d’autant plus grave que, se rendant compte qu’ils ne peuvent pas, Ă  eux seuls, mettre en Ĺ“uvre leur politique de domination, ils cherchent Ă  s’appuyer sur d’autres gouvernements ; or ces autres gouvernements semblent ĂŞtre des gouvernements d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, entre la Lituanie et la Grande-Bretagne. Aussi ils cherchent Ă  politiser l’OTAN pour s’en servir comme d’un instrument qui est dĂ©jĂ , dans une large mesure, au service des États-Unis.
De ce fait, comme tout individu normal en ce monde, je ne puis accepter les tentatives —soutenues par la Chancelière Merkel lors du rĂ©cent sommet de l’OTAN— visant Ă  donner Ă  cette alliance militaire une mission politique. L’OTAN est un instrument de la Guerre froide ; depuis de longues annĂ©es, il se cherchait une nouvelle mission, un nouveau rĂ´le. La seule chose que les tenants de l’Alliance savaient est que l’OTAN avait une responsabilitĂ© militaire mais, avec la fin de la Guerre froide en Europe, cette responsabilitĂ© n’existait plus, n’était plus nĂ©cessaire. D’oĂą cette recherche dĂ©sespĂ©rĂ©e d’un nouveau rĂ´le.
Personnellement, je considère comme extrêmement dangereux que l’OTAN se présente aujourd’hui comme un instrument démocratique au service des démocraties occidentales alors qu’il s’agit, en fait, d’un instrument entre les mains des États Unis pour mettre en œuvre le Projet pour un nouveau siècle américain. Il s’agit de cette fameuse proposition faite par les néoconservateurs états-uniens dans les années quatre-vingt dix —que l’administration Bush a convertie en stratégie nationale de sécurité pour 2000 et les années suivantes— à la réalisation de laquelle l’OTAN est censée contribuer. Les responsables politiques réunis récemment à Munich devraient refuser cette thèse.2
M. Vladimir Poutine, qui pour une fois n’a pas mâchĂ© ses mots, a exprimĂ© ouvertement ce que beaucoup d’entre nous ressentent. Bien Ă©videmment, ses propos ont Ă©tĂ© rejetĂ©s par ceux qui ont un autre agenda. Or, ce que M. Poutine a dit recouvre une rĂ©alitĂ©.

Je suis persuadĂ© que, Ă  cause de cette politisation militariste de l’OTAN, un grand pas aura Ă©tĂ© fait, non seulement vers un retour Ă  une atmosphère de Guerre froide entre les principales puissances, mais Ă©galement, et c’est cela le drame, vers un accroissement de dĂ©penses en matière de dĂ©fense, Chine, Russie et pays de l’Europe occidentale inclus. DĂ©pense qui sont dĂ©jĂ  extrĂŞmement Ă©levĂ©es dans de nombreux pays ; ce qui ne peut que contribuer Ă  une escalade de la polarisation entre diffĂ©rents groupes dans le monde.
Le monde, en-dehors de l’Europe centrale et des États Unis, n’est plus disposé à accepter une voie occidentale à sens unique. Le public n’accepte plus les demandes des puissances politiques et militaires du siècle passé. Ces jours là sont révolus et, si l’on ne prend pas cela en compte, les choses ne feront que s’aggraver.
Pour moi, le mot clĂ© du moment est : dialogue et diplomatie. C’est dans un esprit clairement multilatĂ©ral qu’il faut aller, et non dans l’esprit d’une superpuissance qui, dans les faits, n’en est plus une, ni Ă©conomiquement, ni politiquement, ni moralement assurĂ©ment, pour ne pas dire Ă©thiquement.
Même s’il reste aux États Unis encore un peu de sa superpuissance grâce à la force militaire, cela ne suffira pas à sauver la Pax Americana. La Pax Americana est une chose du passé et, le plus vite nous le reconnaîtrons en Europe et plus vite nous nous préparerons à une coopération multilatérale —c’est-à-dire, autre chose qu’une coopération bilatérale ou du type OTAN— le mieux ce sera.

Silvia Cattori : L’OTAN participe Ă  des guerres d’occupation —ce qui est en contradiction avec sa Charte— et mène, avec la CIA, des opĂ©rations criminelles : je pense ici Ă  l’affaire des enlèvements et des transferts de suspects dans des prisons secrètes. Si l’Europe continue de se plier et accepte l’installation de systèmes anti-missiles Ă©tats-uniens dans des pays membres de l’OTAN, cela ne va-t-il pas amener Ă  la confrontation, voire Ă  un retour aux pires jours de la Guerre Froide ?

Hans von Sponeck : C’est insensĂ©. Il n’y a lĂ  rien que l’on puisse dĂ©fendre, et l’argument de Condoleezza Rice, selon lequel la Russie n’aurait pas de raisons de s’inquiĂ©ter au sujet de la mise en place de dix systèmes anti-missiles positionnĂ©s en Pologne et en RĂ©publique tchèque, est totalement malhonnĂŞte, parce que si l’on peut en placer dix aujourd’hui, on peut encore en placer vingt autres demain. Le seul fait que ces systèmes anti-missiles soient positionnĂ©s Ă  la frontière de l’ancienne URSS, ou de la Russie, suffit dĂ©jĂ  Ă  intensifier les raisons de confrontation entre la Russie et l’Occident ; sans parler de la Chine.
Nous sommes en train de créer, de modeler notre ennemi de demain. Moi, et combien d’autres dans le monde, ne pouvons accepter cette évolution. Mais nous ne comptons pas, nous sommes faibles, nous sommes considérés comme des naïfs, nous sommes considérés comme des “gens aux yeux bleus” comme le disent les États-Uniens, nous ne sommes pas censés comprendre la vision globale.

Bien, si nous vivons dans une dĂ©mocratie, alors j’ai le droit de comprendre cette vision globale, mais on ne m’en dit rien ; on me demande seulement de m’en remettre Ă  la bonne volontĂ© et aux bonnes intentions d’un gouvernement comme celui de Washington. Or, je ne le puis pas, nous ne le pouvons pas, parce que nous avons Ă©tĂ© trompĂ©s tant et tant de fois par leur dĂ©sinformation, par leur malhonnĂŞtetĂ© brutale, par un pouvoir politicien au service d’un seul parti. Je suis loin d’accepter tout cela et, de ce fait, je considère l’ensemble de cette politique, visant Ă  convaincre les gouvernements tchèque et polonais d’hĂ©berger ces systèmes anti-missiles, comme extrĂŞmement dangereuse et dĂ©placĂ©e. Ce n’est qu’une grossière et brutale politique de puissance dont nous n’avons pas besoin et que nous devons combattre. Ce n’est pas ce dont la paix, le futur internationalisme et la consolidation de nations et de progrès, dans l’esprit de la Charte des Nations Unies et d’autres lois internationales, ont besoin.

Silvia Cattori : Vous Ă©tiez Ă  Kuala Lumpur en fĂ©vrier pour participer Ă  une confĂ©rence qui dĂ©nonçait les crimes que commettent les puissances militaires. Il n’y a guère eu, dans nos mĂ©dias, de couverture sur cet important Ă©vènement. Si de telles rencontres, qui dĂ©noncent les dĂ©rives de l’OTAN et les violations de la Charte des Nations Unies, sont ignorĂ©es, comment faire en sorte qu’un dĂ©bat puisse s’ouvrir pour rĂ©former ces instances ? N’avez-vous pas le sentiment de prĂŞcher dans le dĂ©sert ?

Hans von Sponeck : Vous savez, on ne doit pas ĂŞtre dĂ©couragĂ©s par le fait que les mĂ©dias nous ignorent. La plupart du temps, quand des citoyens ont tentĂ© de convaincre leurs dirigeants de changer de direction, ces derniers les ont ignorĂ©s. Alors, est-ce que cela devrait sonner la fin de l’effort ? Je ne le pense pas. Le fait mĂŞme que des gens, pas des fous, pas des rĂŞveurs Ă©garĂ©s, mais des gens très rĂ©alistes qui ont de grandes vues sur le monde, qui comprennent les processus politiques, se rĂ©unissent pour dĂ©battre sĂ©rieusement des conditions et de l’abus du pouvoir, cela est en soi une preuve importante que la conscience internationale est vivante, que la conscience internationale existe. Kuala Lumpur n’a pas fait les gros titres ; Hollywood fait les gros titres, l’émotion Ă  bon marchĂ© et des Ă©vènements mĂ©diatiques de piètre qualitĂ©, comme le programme Big Brother Ă  Londres, font les gros titres.

Le fait que cinq mille personnes réunies à Kuala Lumpur pour discuter de la guerre comme d’un crime, sur la toile de fond de toutes les souffrances que ces guerres illégales ont causées, n’ait pas fait les gros titres est certainement regrettable, mais cela ne doit pas rendre les gens moins désireux de s’exprimer. Cela aurait mérité d’être remarqué par ceux-là mêmes qui sont concernés par ces crimes.
Chacun d’entre nous, en tant qu’individu, a une responsabilité à assumer, se doit de faire connaître ses vues. La rencontre de Kuala Lumpur, j’en suis sûr, a permis de développer une plus grande conscience dans de nombreux cercles dans le monde, ce qui va finalement se transformer en une plus grande résistance contre ces politiques trompeuses, égoïstes et unilatérales que l’Occident cherche à imposer.

Je ne me situe pas contre l’Occident, je suis un « occidental Â» mais cela ne signifie pas que je ne puisse pas considĂ©rer d’un Ĺ“il critique la voie Ă  sens unique qui s’est dĂ©veloppĂ©e, l’autoroute Ă  sens unique sur laquelle circulent le pouvoir international, le commerce international, la culture internationale. Cela, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, ne peut pas continuer parce que ça n’est plus acceptable, et Kuala Lumpur a rĂ©unis des gens venus du monde entier qui partagent cette mĂŞme prĂ©occupation. Cela a permis, j’en suis certain, d’augmenter la conscience et la volontĂ© des participants Ă  consacrer toujours plus de forces pour changer les choses. Et si cela ne conduit pas Ă  des gros titres et Ă  un changement immĂ©diat, alors cela peut ĂŞtre le cas demain, et si ce n’est pas demain, le jour suivant.

Silvia Cattori : Des voix qui, comme celle du prĂ©sident Jimmy Carter et de M. John Dugard, dĂ©noncent les crimes d’IsraĂ«l en Palestine, des voix qui comme celle de M. Dennis Halliday 3 et la vĂ´tre mettent le doigt sur les dĂ©rives de l’ONU en Irak, toutes ces voix appellent un immense respect. Toutefois, ce sont des voix rares que les pouvoirs peuvent marginaliser. N’êtes-vous pas déçu qu’à votre niveau, il n’y ait quasiment personne, ou si peu, qui suivent votre exemple et prennent position contre ces crimes et abus d’État ?

Hans von Sponeck : Bien sĂ»r que je suis déçu. Vous savez, ces jours, chaque jour, j’attends anxieusement qu’un gĂ©nĂ©ral amĂ©ricain de premier plan, qu’un homme politique amĂ©ricain de premier plan, dise : c’en est assez, je ne vais pas continuer Ă  soutenir cette folie, je ne vais pas soutenir l’illĂ©galitĂ©, je ne vais pas soutenir des politiques qui nous ont plongĂ©s dans de profondes difficultĂ©s et de profondes violations de tout ce qu’une personne civilisĂ©e se devrait de dĂ©fendre. Bien sĂ»r que l’on est déçu ; mais au vu de ce qui est arrivĂ© au cours des dernières dĂ©cennies, particulièrement durant ces annĂ©es oĂą M. Bush a Ă©tĂ© au pouvoir, nous ne pouvons pas nous permettre d’être inefficaces. C’est un appel que l’on doit faire au mouvement international anti-guerre.
Il faut que le mouvement de paix s’oriente dans le sens d’une meilleure coordination, en rĂ©seau ; dans le sens de davantage d’efforts combinĂ©s, de dĂ©clarations communes oĂą des gens de tous les pays du monde se donnent la main et dĂ©montrent, Ă  eux-mĂŞmes et au public le plus large, qu’ils ont la ferme intention de ne pas accepter ce qui nous a conduit ici : Ă  un monde oĂą le fossĂ© est bĂ©ant entre ceux qui n’ont rien —et c’est une très, très vaste majoritĂ©, plus d’un milliard d’êtres humains qui vivent avec moins d’un dollar par jour sur les six milliards et demi que compte notre planète— et les dix pour cent les plus favorisĂ©s qui vivent dans un luxe et un bien-ĂŞtre inimaginables.

Cela ne peut plus durer. Et si des gens qui Ă©coutent notre conversation disent : voilĂ  vraiment un grand naĂŻf, ou disent : voyez c’est un communiste, c’est terrible, il rĂ©clame l’égalitĂ© pour tous, je leur dis, non, je ne le suis pas. Tout d’abord je ne pense pas ĂŞtre naĂŻf, deuxièmement je ne pense pas ĂŞtre un communiste dans le sens traditionnel. Je suis un homme qui, au cours de 32 annĂ©es aux Nations Unies, et depuis lors, a appris Ă  accepter le fait que nous ne sommes pas tous Ă©gaux mais que tous nous devrions avoir les mĂŞmes chances d’épanouissement dans le cadre de la contribution Ă  la paix. Ce n’est pas une question de manque d’argent, il y a assez d’argent pour chacun mais, ce dont nous manquons, c’est d’une volontĂ© de partager les ressources et de faire davantage que de soutenir uniquement en paroles ce magnifique ensemble d’instruments qui a Ă©tĂ© créé après la seconde guerre mondiale par des gens respectables et qui, au cours de soixante annĂ©es, a tentĂ© de jeter les bases d’une plus grande justice et d’un progrès socio-Ă©conomique pour chacun.

Silvia Cattori : Toutes ces espĂ©rances que vous nourrissez doivent vous faire d’autant plus souffrir que vous ĂŞtes conscient que, pour ces peuples de religion musulmane que les grandes puissances humilient prĂ©sentement, le pire est Ă  venir ?

Hans von Sponeck : Mais bien sĂ»r. Il n’y a pas un jour, quand vous lisez, quand vous voyez ce qui se passe au Moyen Orient, oĂą vous ne vous sentiez rempli de honte, oĂą vous ne ressentiez l’exigence d’humilitĂ© que l’on peut Ă©prouver envers ces pauvres gens qui souffrent horriblement, de la Palestine Ă  l’Irak ainsi que dans d’autres rĂ©gions du Moyen Orient. Le langage humain, du moins pour ma sensibilitĂ©, n’est pas capable d’exprimer les sentiments que je ressens.
C’est horrifiant. Je viens d’un pays qui a fait l’expĂ©rience, et a Ă©tĂ© la cause, d’une grande et horrible Deuxième Guerre mondiale. Elle a durĂ© cinq ans et on en parle encore. Et qu’en est-il de tant et tant d’annĂ©es en Irak, trente ans de dictature, treize ans de sanctions, trois ans et demie d’occupation ? Combien peut supporter un individu, combien peut supporter une nation ? Quand vous voyez —je songe ici aux universitĂ©s de Bagdad que je connais comme Mustanseriya University, Baghdad College, Baghdad University— que ces institutions, oĂą des jeunes gens innocents se prĂ©parent pour la vie, sont dĂ©truites par des bombes, alors que, en Irak, j’allais rendre visite Ă  ces Irakiens qui vivaient pacifiquement dans des quartiers intĂ©grant diverses populations ! “Moi je suis chiite, toi tu es Sunnite, et toi tu es turkmène”, jamais Ă  cette Ă©poque je n’ai entendu ce genre de conversation.

Bagdad est la plus grande ville kurde du monde, avec plus d’un million de Kurdes et, bien sĂ»r, il y avait de nombreux problèmes, il y avait un dictateur, il y avait des meurtriers politiques mais, comparĂ© Ă  ce que l’on voit aujourd’hui, ça n’était rien. La confrontation sectaire qui existe maintenant a Ă©tĂ© créée par une guerre illĂ©gale. Et les menaces adressĂ©es au gouvernement al-Maliki sont le comble de la malhonnĂŞtetĂ© : “Si vous ne ramenez pas la sĂ©curitĂ© en Irak, alors nous, les AmĂ©ricains, allons rĂ©examiner dans quelle mesure nous allons continuer Ă  vous soutenir”. Qu’est-ce que c’est que cela ? Qui a créé ce genre de conditions ? Qui est responsable de ce chaos et de la confrontation sectaire actuelle ?

Silvia Cattori : Les pays occidentaux condamnent l’Iran, qui a signĂ© le TraitĂ© de non-prolifĂ©ration nuclĂ©aire, pour une bombe nuclĂ©aire qu’il n’a pas ; et ils ne condamnent pas IsraĂ«l qui n’a pas signĂ© ce traitĂ© et qui dispose d’armes nuclĂ©aires. Entre IsraĂ«l, qui ne cache pas se prĂ©parer Ă  mener une guerre nuclĂ©aire prĂ©ventive, et l’Iran qui veut se doter d’une industrie nuclĂ©aire civile, celui qui menace rĂ©ellement la paix mondiale n’est-il pas IsraĂ«l, et l’Iran la cible ? Comment rĂ©agissez-vous devant ce dĂ©ni de justice ?

Hans von Sponeck : Je n’ai qu’une rĂ©ponse très directe, Ă  savoir que c’est lĂ  une illustration classique du deux poids deux mesures. Il y a la demande d’une zone dĂ©nuclĂ©arisĂ©e : la RĂ©solution du Conseil de sĂ©curitĂ© 687 d’avril 1991 qui appelle, dans son paragraphe 14, Ă  une zone dĂ©nuclĂ©arisĂ©e pour l’ensemble du Moyen Orient. IsraĂ«l n’a mĂŞme pas signĂ© le TraitĂ© de non-prolifĂ©ration. L’Iran peut avoir des intentions qui vont Ă  l’encontre des intĂ©rĂŞts internationaux, mais l’Iran n’a pas encore franchi la ligne rouge. M. ElBaradei, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique n’a pas dit que l’Iran avait franchi cette ligne. Il s’est bornĂ© Ă  dire que l’Iran n’avait pas rĂ©vĂ©lĂ© de façon complète, de façon assez transparente, ses intentions, et qu’il avait mis en fonction de nouvelles centrifugeuses.

Mais quelle extraordinaire dĂ©monstration du deux poids deux mesures que de ne pas montrer du doigt IsraĂ«l et d’autres pays ! Qu’en est-il du Pakistan, qu’en est-il de l’Inde ? Et des États-Unis eux-mĂŞmes qui travaillent ouvertement Ă  une nouvelle gĂ©nĂ©ration d’armes nuclĂ©aires, en complète violation du TraitĂ© de non-prolifĂ©ration dont ils sont parmi les initiateurs. On a donc ici un deux poids deux mesures qui est catastrophique. Si j’étais Iranien, je dirais : dĂ©solĂ©, prenez la mesure de ce que vous affirmez ĂŞtre la norme et, après, on pourra discuter, mettons nous autour d’une table, Ă  un mĂŞme niveau, sans conditions prĂ©alables.

J’approuve ici la demande iranienne de dialogue ; je pense que c’est exactement la juste chose Ă  faire. L’Iran dit : Vous avez un dĂ©saccord, rencontrons nous, mais ne venez pas me dire que je dois, avant que je puisse vous rencontrer, avoir exĂ©cutĂ© certaines dĂ©cisions que vous voulez me voir exĂ©cuter ; nous venons, nous nous rencontrons, nous discutons, et nous mettons les cartes sur la table. Et ce que l’on constate en rĂ©alitĂ© est une effrayante tentative de protĂ©ger un deux poids deux mesures.

Silvia Cattori : Quel message voudriez-vous faire entendre Ă  ces dirigeants politiques qui ne font aucun cas des droits de l’homme et mènent des guerres en violation du droit international ? Quel message voudriez-vous donner Ă  ces populations qui sont prĂ©sentement exposĂ©es Ă  l’occupation et Ă  la terreur d’États ? Quel message voudriez-vous donner Ă  tous ceux qui sont opposĂ©s Ă  ces guerres mais ne savent pas comment les arrĂŞter et se dĂ©solent de l’inaction des partis ?

Hans von Sponeck : Ă€ ceux qui violent les droits de l’homme, je dirais : vous devez vivre avec votre propre conscience, par consĂ©quent comment pouvez-vous, Ă  la lumière de tous ces dĂ©gâts Ă©vidents, vivre avec votre conscience ? Ne pensez-vous pas qu’il y a de meilleurs moyens de protĂ©ger vos intĂ©rĂŞts tout en permettant Ă  d’autres de bĂ©nĂ©ficier des opportunitĂ©s qui existent ?

Ă€ ceux qui sont les victimes et Ă  ceux qui s’en prĂ©occupent, je dirais : n’abandonnez jamais, faites de votre mieux, nous avons tous la libertĂ©, comme individus en pleine santĂ©, d’apporter notre contribution, aussi petite soit-elle, si nous nous regroupons dans ce but, si nous coopĂ©rons, si nous unissons nos forces, si nous faisons connaĂ®tre notre opinion Ă  ceux qui sont au pouvoir. Si nous utilisons nos droits de votes -pour ceux d’entre nous qui vivent dans des pays qui connaissent des Ă©lections libres- ne votons pas de manière mĂ©canique. Car mettre son bulletin dans l’urne est un grand acte de responsabilitĂ©. Aussi, allez Ă  la rencontre de vos Ă©lus, mettez les sous pression, tenez les pour responsables, vĂ©rifiez leurs prestations et, quand il y aura une réélection, si vous n’êtes pas satisfaits, encouragez ceux qui ont mĂ©ritĂ© votre confiance Ă  se prĂ©senter pour un nouveau mandat. Que pouvons-nous faire d’autre ?
 


VOETNOTEN
1. A different war : The UN sanctions regime in Irak. Berghahn Books 2006, ISBN 1845452224
2. La Russie appelle les EuropĂ©ens Ă  quitter l’OTAN Â», par Thierry Meyssan, RĂ©seau Voltaire, 9 mars 2007.
3. Dennis Halliday, ancien sous-secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral et coordinateur des opĂ©rations humanitaires en Irak, prĂ©dĂ©cesseur de M. Hans von Sponeck, que les sanctions ont conduit Ă  dĂ©missionner en septembre 1998 en signe de protestation. “Nous sommes en train de dĂ©truire une sociĂ©tĂ© toute entière (…). C’est illĂ©gal et immoral” avait-il dĂ©clarĂ©. Sa dĂ©mission a Ă©tĂ© suivie de celle de M. Hans von Sponeck, et deux jours plus tard de celle de Mme Jutta Burghardt, responsable du Programme alimentaire mondial, qui s’est associĂ©e aux dĂ©clarations des deux premiers.


AUTEURS
Silvia Cattori – Journaliste suisse. Après avoir Ă©crit sur la diplomatie en Asie du Sud-Est et dans l’OcĂ©an Indien, elle a Ă©tĂ© tĂ©moin de l’opĂ©ration « Bouclier dĂ©fensif Â» lancĂ©e par Tsahal contre les Palestiniens. Elle se consacre depuis Ă  attirer l’attention du monde sur le sort subi par le peuple palestinien sous occupation israĂ©lienne.
Hans von Sponeck – Coordinateur humanitaire des Nations Unies pour l’Irak (1998-2000)


BRON
RĂ©seau Voltaire – 16 maart 2007 – English | Español | italiano




Uitgelichte foto: bron

Geef een reactie

Deze site gebruikt Akismet om spam te verminderen. Bekijk hoe je reactie gegevens worden verwerkt.