Wat leert ons het marxisme over de islam?

Tom Stoddart: Bosniak girl reading a Qur’an under the candle light during the siege of Sarajevo in 1994.


 

MAXIME RODINSON. CE QUE LE MARXISME PEUT NOUS APPRENDRE SUR L’HISTOIRE DE L’ISLAM

Entre les annĂ©es 1950 et 1990, Maxime Rodinson mit d’abord en Ă©vidence dans plusieurs publications, Ă  partir de 1967, le caractĂšre colonial de l’État d’IsraĂ«l, et joua un rĂŽle important, au moment de la guerre de juin 1967 (1915-2004) fut l’un des plus cĂ©lĂšbres arabisants de France. DotĂ© d’une admirable culture encyclopĂ©dique, auteur de milliers de comptes-rendus, il fut Ă©galement un personnage influent de la gauche intellectuelle, rĂ©guliĂšrement sollicitĂ© par les mĂ©dias pour commenter l’actualitĂ© des pays d’islam.
 

Renaud Soler

 

Maxime Rodinson au Congrùs de l’ASVA à Krasnapolsky, Amsterdam, mai 1970
Rob Mieremet (1947–2015)/Archives nationales des Pays-Bas

 
Maxime Rodinson naquit en 1915. Ses deux parents Ă©taient des juifs sĂ©cularisĂ©s d’Europe de l’Est qui avaient Ă©migrĂ© Ă  Paris au dĂ©but du XXe siĂšcle et s’étaient engagĂ©s, Ă  partir de 1920, au Parti communiste français-Section française de l’Internationale communiste (PCFSFIC). Il grandit dans les annĂ©es 1920, animĂ© par la « foi rĂ©volutionnaire Â»1 que suscitait alors le projet communiste, incarnĂ© en France par la contre-sociĂ©tĂ© formĂ©e par le Parti, la ConfĂ©dĂ©ration gĂ©nĂ©rale du travail unitaire (CGTU) et leurs organisations de jeunesse et d’éducation populaire. Une fois le certificat d’études en poche, le jeune Rodinson dut commencer Ă  travailler comme coursier, mais, grĂące aux bibliothĂšques populaires du mouvement ouvrier, il poursuivit sa formation intellectuelle en autodidacte et parvint, en 1932, Ă  intĂ©grer l’École des langues orientales2 , unique institution d’enseignement supĂ©rieur qui n’exigeait pas le baccalaurĂ©at. Dans le sillage du Front populaire, il entra, en 1937, Ă  la Caisse nationale de la recherche scientifique, ancĂȘtre du CNRS.
 

L’expĂ©rience libanaise

MobilisĂ© en novembre 1939, Rodinson parvint Ă  ĂȘtre affectĂ© au Levant Ă  la veille de la dĂ©bĂącle de juin 1940. Il y passa la guerre, durant laquelle il fit la connaissance, Ă  Beyrouth, des chefs du mouvement communiste syro-libanais. Son Ă©pouse et son fils purent le rejoindre, mais ses deux parents, considĂ©rĂ©s par le rĂ©gime de Vichy comme des juifs Ă©trangers, furent livrĂ©s Ă  l’ennemi nazi et dĂ©portĂ©s Ă  Auschwitz, oĂč ils moururent en 1943.

À son retour en France, Rodinson obtint un poste au dĂ©partement des imprimĂ©s orientaux de la BibliothĂšque nationale de France (BNF). Le dĂ©but des annĂ©es 1950 marque l’apogĂ©e de son engagement dans le PCF et ses organes de publications, comme la revue Moyen-Orient (1950-1951). La distance avec le Parti commença Ă  se creuser Ă  partir du milieu des annĂ©es 1950, dans le sillage de la dĂ©stalinisation, mais surtout en rĂ©action aux errements de la politique coloniale du PCF. AprĂšs une sĂ©rie de conflits autour de ses articles, son exclusion temporaire du Parti pour une durĂ©e d’un an fut prononcĂ©e en 1958 par la Commission centrale de contrĂŽle politique. Rodinson ne redemanda jamais son adhĂ©sion. Il avait succĂ©dĂ© entre temps Ă  Marcel Cohen Ă  la chaire d’éthiopien et sud-arabique de l’École pratique des hautes Ă©tudes (EPHE). Il occupa cette chaire jusqu’à sa retraite en 1983.
 

La dĂ©couverte de « L’IdĂ©ologie allemande Â»

MalgrĂ© son exclusion du PCF en 1958, Maxime Rodinson ne renia jamais le marxisme. Il en retint le matĂ©rialisme et la critique des idĂ©ologies, Ă  laquelle se livrent Karl Marx et Friedrich Engels dans L’IdĂ©ologie allemande, et qui constitue le vĂ©ritable fil rouge de sa pensĂ©e et de son existence.

Dans un entretien accordĂ© Ă  GĂ©rard Khoury au dĂ©but des annĂ©es 2000, Rodinson explique sa rupture avec le communisme institutionnel par le sentiment d’avoir Ă©tĂ© mystifiĂ© par un langage religieux irrationnel :

Ce fut une croix pour beaucoup — au dĂ©part entrĂ©s au Parti en vomissant la religion — que de dĂ©couvrir que nous Ă©tions entrĂ©s dans une nouvelle religion ! Nous avions fait le saut de passer au communisme, par haine de l’irrationnel et du mythique, et nous nous trouvions piĂ©gĂ©s dans du mythique et de l’irrationnel !3

DĂšs les annĂ©es 1930, les comparaisons entre communisme et religion Ă©taient frĂ©quentes. Pendant la Guerre froide, elles jouĂšrent un rĂŽle aussi important que le concept de totalitarisme dans la bataille des idĂ©es que se livraient les deux blocs. Que l’on pense Ă  la « religion sĂ©culiĂšre Â» de Raymond Aron en France, ou aux « religions politiques Â» d’Éric Voegelin aux États-Unis. L’originalitĂ© de Maxime Rodinson ne rĂ©side pas dans la comparaison du communisme et de la religion. Ce qui est dĂ©cisif, c’est leur subsomption sous le concept d’idĂ©ologie : Marx fournit Ă  Rodinson le concept qui lui permit de penser le fond commun du communisme et de la religion d’une autre maniĂšre qu’Aron ou que Voegelin, et, ce faisant, de sublimer ce sentiment d’amertume et d’humiliation d’avoir Ă©tĂ© bernĂ© par le Parti — un sentiment si puissant qu’il ne cessa jamais d’écrire et de rĂ©crire son autocritique d’ancien communiste.
 

L’autonomie relative de la religion

Il faut rappeler que L’IdĂ©ologie allemande fut Ă©crite par Marx et Engels en 1845-1846 et laissĂ©e inachevĂ©e. Elle parut pour la premiĂšre fois Ă  Moscou en 1932. Ce n’est qu’aprĂšs la seconde guerre mondiale que les intellectuels marxistes commencĂšrent Ă  s’y rĂ©fĂ©rer de maniĂšre rĂ©guliĂšre. Sans entrer dans les nombreux dĂ©bats suscitĂ©s par l’interprĂ©tation de ce texte difficile, on peut dire que Maxime Rodinson en retint deux idĂ©es principales. La premiĂšre consiste dans l’impossibilitĂ© de faire une histoire religieuse autonome sans tenir compte des dynamiques Ă©conomiques, sociales et politiques. Dans ses travaux des annĂ©es 1950 consacrĂ©s Ă  la vie du ProphĂšte et qui culminent dans une cĂ©lĂšbre biographie publiĂ©e en 1961 (Mahomet, traduite en une quinzaine de langues), Rodinson interprĂšte de cette maniĂšre l’évolution de l’approche orientaliste des dĂ©buts de l’islam : « On en est venu Ă  se demander si la religion n’était pas plutĂŽt le revĂȘtement idĂ©ologique, le masque spirituel, le dĂ©cor superficiel de nĂ©cessitĂ©s plus profondes4  Â».

On serait ici trĂšs proche des thĂ©ories du reflet de certains sociologues marxistes de la littĂ©rature, si Rodinson ne rajoutait aussitĂŽt qu’il faut comprendre l’islam comme « une rĂ©action religieuse Ă  une situation sociale totale Â». La deuxiĂšme idĂ©e importante, comme on le voit, rĂ©side en effet dans l’autonomie relative de la religion par rapport au social. En d’autres termes, l’idĂ©ologie traduit dans son langage propre les contradictions qui traversent la sociĂ©tĂ©.

Dans le cas de l’islam, l’évolution Ă©conomique rapide de La Mecque et du Hedjaz Ă  la fin du VIe siĂšcle avait accentuĂ© les inĂ©galitĂ©s de richesse et de statut social, et mis en relation Ă©troite la rĂ©gion avec le Proche-Orient et l’Arabie du Sud. Cela aurait provoquĂ© l’apparition de tendances individualistes dans la sociĂ©tĂ© mecquoise, en dĂ©calage avec l’idĂ©ologie dominante du nomadisme et ses valeurs d’égalitĂ©, d’honneur et de gĂ©nĂ©rositĂ© ostentatoire, la fameuse mourouwwa des poĂštes prĂ©islamiques. Pour Rodinson, qui se fait ici durkheimien, le premier message de l’islam peut se comprendre comme une nouvelle idĂ©ologie, qui exploite les tendances socio-Ă©conomiques Ă  l’Ɠuvre pour rĂ©nover la structure sociale en voie de dĂ©sintĂ©gration :

Muhammad tire parti des tendances individualistes existant dĂ©jĂ , mais qui, jusque-lĂ , avaient seulement eu un rĂŽle destructeur vis-Ă -vis des structures anciennes. Il les sacralise en maintenant aussi d’ailleurs les structures communautaires et il aboutit ainsi Ă  un systĂšme nouveau5 .

L’islam naĂźt donc comme solution possible d’une tension entre les structures socio-Ă©conomiques de la sociĂ©tĂ© mecquoise qui avait Ă©voluĂ© rapidement au cours du VIe siĂšcle, et des mentalitĂ©s, qui continuaient de dĂ©pendre de l’état antĂ©rieur de cette sociĂ©tĂ©. L’idĂ©ologie nouvelle apporte une solution Ă  la fois aux tensions psychologiques (l’islam comme religion du salut individuel) et aux tensions sociales (l’islam comme idĂ©ologie d’un État arabe).
 

La gauche face au défi de la décolonisation

Pendant que Rodinson Ă©crivait sur Mohammed, le Proche-Orient et le Maghreb vivaient les grandes heures de la dĂ©colonisation et de l’anti-impĂ©rialisme. La gauche française dut alors se confronter au dĂ©fi du nationalisme arabe, tandis que les pays arabes nouvellement indĂ©pendants avaient Ă  dĂ©finir, aprĂšs la phase d’unanimisme des luttes d’indĂ©pendance, des politiques concrĂštes de dĂ©veloppement. Maxime Rodinson aborda la question nationale (qu’il appelle « nationalitaire Â») Ă  deux niveaux. Il mit d’abord en Ă©vidence dans plusieurs publications, Ă  partir de 1967, le caractĂšre colonial de l’État d’IsraĂ«l, et joua un rĂŽle important, au moment de la guerre de juin 1967, dans le retournement de l’intelligentsia française de gauche, jusqu’alors plutĂŽt favorable Ă  IsraĂ«l, en faveur des Palestiniens.

Dans un livre majeur de 1966, Islam et capitalisme, Rodinson aborde frontalement la question des rapports entre religion et dĂ©veloppement Ă©conomique. Il y montre qu’il n’existe pas un islam, surplombant et anhistorique, mais des islams fort divers, transformĂ©s par les conditions historiques dans lesquelles ils s’épanouissent ; ces islams sont des idĂ©ologies, qu’il serait donc mĂ©thodologiquement faux, et politiquement inefficace, voire dangereux, de considĂ©rer comme la cause principale des phĂ©nomĂšnes Ă©conomiques. Ni les gĂ©nĂ©reux appels Ă  la charitĂ© du Coran ni l’interdiction de l’usure n’empĂȘchĂšrent le dĂ©veloppement, en islam, d’un capitalisme commercial et de pratiques de crĂ©dit. Par consĂ©quent, la compatibilitĂ© entre islam et capitalisme (pas plus que celle entre islam et propriĂ©tĂ© sociale) ne doit ĂȘtre Ă©valuĂ©e selon une approche essentialiste de cette religion, qui caractĂ©rise les rĂ©formistes musulmans puis les FrĂšres musulmans et leurs Ă©mules, mais au regard de l’histoire Ă©conomique concrĂšte des pays d’islam, en l’occurrence, celle de la colonisation qui avait intĂ©grĂ© de facto le monde musulman au capitalisme. Quelques mois plus tĂŽt, en avril 1965, Rodinson s’était rendu Ă  Alger pour prĂ©senter, lors d’une confĂ©rence, les idĂ©es dĂ©veloppĂ©es dans Islam et capitalisme, et avertir ses auditeurs des dangers de l’ambiguĂŻtĂ© entretenue, dans le socialisme arabe et dans le Front de libĂ©ration nationale (FLN) algĂ©rien, Ă  propos des rapports entre le nationalisme et l’islam. Islam et capitalisme s’achevait sur une mise en garde : « La thĂ©orisation laĂŻque des mĂ©canismes de la sociĂ©tĂ© Ă©galitaire est primordiale et ne peut se faire par le seul recours Ă  des prĂ©ceptes religieux et moraux mĂȘme si ceux-ci lĂ©gitiment cette sociĂ©tĂ©. Â»
 

Iran, le rÎle du clergé chiite

À la fin des annĂ©es 1970, les pays d’islam furent confrontĂ©s Ă  l’échec des stratĂ©gies de dĂ©veloppement mises en place au lendemain des indĂ©pendances, et Ă  une rĂ©islamisation progressive de l’espace public et des lĂ©gislations nationales. Rodinson consacre plusieurs textes Ă  ces deux phĂ©nomĂšnes corrĂ©lĂ©s, approfondissant les analyses d’Islam et capitalisme. DĂšs le mois de dĂ©cembre 1978, il publia dans Le Monde une sĂ©rie de trois articles intitulĂ©s « La rĂ©surgence de l’islam Â», dans lesquels, faisant preuve de plus de luciditĂ© que la plupart des intellectuels français de l’époque, il montrait comment le clergĂ© chiite jouait sa propre partition et dĂ©tournait Ă  son profit le cours de la rĂ©volution iranienne.

Rodinson tente de spĂ©cifier la nature du rapport d’affinitĂ© entre islam et intĂ©grisme. Il note deux facteurs qui distinguent islam et christianisme dans leur rapport Ă  l’intĂ©grisme, dĂ©fini comme « l’aspiration Ă  rĂ©soudre au moyen de la religion tous les problĂšmes sociaux et politiques et, simultanĂ©ment, de restaurer l’intĂ©gralitĂ© de la croyance aux dogmes et aux rites6  Â». Dans un article scientifique de 1984, intitulĂ© « L’intĂ©grisme musulman et l’intĂ©grisme de toujours. Essai d’explication Â», il distingue d’abord entre JĂ©sus, qui fut uniquement un prĂ©dicateur juif, et Mohammed, qui fut contraint, en raison de la situation historique de la pĂ©ninsule Arabique de son temps, d’ĂȘtre Ă©galement un lĂ©gislateur :

En Islam, le facteur fondamental qui favorise le recours Ă  l’intĂ©grisme politique est la constitution de la communautĂ© des fidĂšles [oumma], par suite des conditions historiques de sa formation initiale, en une structure politico-religieuse7 .

Il faudrait distinguer ici plus nettement entre la sacralisation du droit au cours des premiers siĂšcles de l’islam, qui fit de Mohammed le prophĂšte lĂ©gislateur dont parle Rodinson, et le sentiment d’appartenance Ă  l’oumma, dont la puissance et l’effectivitĂ© furent grandement accrues, Ă  partir du milieu du XIXe siĂšcle, par la mise en rĂ©seau du monde musulman, d’abord grĂące au tĂ©lĂ©graphe, Ă  la presse Ă©crite et au bateau Ă  vapeur, et dĂ©sormais par le tĂ©lĂ©phone, la tĂ©lĂ©vision et Internet.

D’autre part, le monde islamique n’a pas connu une sĂ©cularisation semblable Ă  celle de l’Europe moderne, non parce que l’islam l’empĂȘcherait par nature, mais en raison du retard d’industrialisation du tiers-monde musulman, et de la prĂ©sence de nombreuses minoritĂ©s non musulmanes parmi les musulmans, qui contribuĂšrent longtemps Ă  faire de l’appartenance religieuse un attribut de l’appartenance communautaire. Pour toutes ces raisons, les masses populaires continuent Ă  attribuer les malheurs du temps Ă  l’incrĂ©dulitĂ© ou la corruption morale des dirigeants ; elles demeurent incapables de fournir une explication systĂ©matique (par exemple, par les rapports de production ou l’impĂ©rialisme) Ă  leur situation. Rodinson dĂ©fend donc l’idĂ©e que l’intĂ©grisme islamique pourrait avancer sur d’autres voies que l’intĂ©grisme catholique et le fondamentalisme protestant, qui connurent eux aussi, du reste, un renouveau important au moment de la Guerre froide.
 

La responsabilité des élites modernisatrices

Il considĂšre Ă©galement que les Ă©lites modernisatrices des pays d’islam, loin de promouvoir une vision sĂ©cularisĂ©e du monde, utilisĂšrent au contraire le moralisme piĂ©tiste qu’ils attribuaient aux masses populaires comme vĂ©hicules de leurs idĂ©ologies nationalistes ou socialistes. Les libĂ©raux et les socialistes arabes, discrĂ©ditĂ©s par leur Ă©chec Ă©conomique, furent pris Ă  leur propre piĂšge et pavĂšrent la voie de l’intĂ©grisme musulman :

Il devient plus convaincant de combattre pour ces idéaux sous son drapeau que de se lier idéologiquement à des étrangers aux motivations suspectes comme le proposaient aussi bien les nationalismes marxisants que les socialismes8 .

Rodinson ne prĂ©dit pas davantage de succĂšs Ă  ces intĂ©gristes, puisque la religion demeure, pour lui, une idĂ©ologie qui ne suffit pas Ă  dĂ©terminer le fonctionnement de l’économie ou de la sociĂ©tĂ©. Les partis islamiques seront donc confrontĂ©s au mĂȘme dilemme que leurs prĂ©dĂ©cesseurs : ou bien s’adapter au capitalisme mondialisĂ© et le camoufler sous des « gesticulations musulmanes Â», ou bien glisser vers le « fascisme archaĂŻsant Â» qui rĂ©duit la religion Ă  un ordre moral. La premiĂšre voie est celle du Parti dĂ©mocrate turc, au pouvoir entre 1950 et 1960 (nous penserions aujourd’hui au Parti de la justice et du dĂ©veloppement [AKP] de Recep Tayyip Erdoğan) ; la seconde, celle des FrĂšres musulmans (des talibans d’Afghanistan). Comme il l’écrit en fĂ©vrier 1979 dans Le Nouvel Observateur, peu de temps aprĂšs le retour en Iran de l’ayatollah Khomeiny :

Les religions ne sont pas dangereuses parce qu’elles prĂȘchent la croyance en Dieu, mais parce qu’elles ne disposent pas d’autre remĂšde que l’exhortation morale aux maux inhĂ©rents de la sociĂ©tĂ©. Plus elles croient disposer de tels remĂšdes et plus elles sacraliseront le statu quo social qui convient le plus souvent Ă  ses cadres. Au pouvoir, elles succomberont Ă  la tentation d’imposer, au nom de la rĂ©forme morale, un ordre du mĂȘme nom9 .

Parti de l’idĂ©ologie au sens marxiste, Maxime Rodinson enrichit progressivement sa comprĂ©hension du concept d’une sociologie. FidĂšle Ă  L’IdĂ©ologie allemande, Rodinson dĂ©finit dans un premier temps l’idĂ©ologie comme l’ensemble des relations qu’une sociĂ©tĂ© pense entretenir avec le monde de l’expĂ©rience. Il ajoute que les idĂ©ologies sont portĂ©es par des groupes sociaux, dont certains finirent par constituer des « Ă‰glises-partis universalistes Â». La modernitĂ© capitaliste transforme peu Ă  peu ces mouvements en partis idĂ©ologiques purs, dont le programme cesse de se rĂ©fĂ©rer principalement Ă  l’au-delĂ  : c’est ici-bas que les promesses de l’invisible doivent ĂȘtre rĂ©alisĂ©es. Le mouvement idĂ©ologique devient militant et se dote d’un programme temporel sociopolitique. Or, le point de fuite d’une idĂ©ologie universaliste, son caractĂšre d’utopie, tient dans la co-extensivitĂ© de la sociĂ©tĂ© et de l’Église, autrement dit, dans ses visĂ©es totalitaires. Au moment oĂč l’utopie est sur le point de se rĂ©aliser, elle se mue en idĂ©ologie (ici au sens commun pĂ©joratif), cesse d’ĂȘtre militante, troque son programme sociopolitique temporel contre des exhortations morales ou un idĂ©alisme de bon aloi. L’ancienne utopie devenue idĂ©ologie pourra ĂȘtre Ă  son tour contestĂ©e par une nouvelle utopie, dĂ©fendue par un groupe social montant (intellectuels, classe sociale, croyants qui prennent au sĂ©rieux leur religion). Pour Rodinson, la politisation de l’islam et l’essor de l’intĂ©grisme islamique sont le rĂ©sultat fatidique de l’assujettissement des pays musulmans aux puissances capitalistes europĂ©ennes. Cet assujettissement entrave la sĂ©cularisation et favorise l’instrumentalisation de la religion par des Ă©lites modernisatrices convaincues de la nĂ©cessitĂ© d’emprunter le « parler religion Â» avec les masses ignorantes, ou par des partis religieux persuadĂ©s de l’efficacitĂ© de la religion comme levier de transformation de la sociĂ©tĂ©.
 

Des explications idéalistes

Alors que reviennent en force les explications idĂ©alistes de l’histoire de l’islam — ou de l’histoire par l’islam, ce qui revient au mĂȘme â€”, il n’est pas inutile de relire Rodinson. Pour lui, l’explication par la religion Ă©tait le pis-aller dont on use quand la connaissance historique est insuffisante ; seule l’histoire occidentale, mieux connue que l’histoire des autres parties du monde a pu, en grande partie, Ă©chapper Ă  la monocausalitĂ© Ă©crasante des explications idĂ©ologiques. Il ne faudrait pas, a contrario, nĂ©gliger les facteurs religieux et culturels, dont l’importance, dans le cas de l’islam, s’explique par le rĂŽle instrumental dĂ©cisif qu’il joue, depuis le XIXe siĂšcle, non seulement chez les intĂ©gristes, mais aussi, encore plus tĂŽt, chez leurs adversaires libĂ©raux et socialistes. La thĂšse de Rodinson, c’est que les racines de l’idĂ©ologisation de l’islam sont moins Ă  rechercher dans l’islam lui-mĂȘme — quoiqu’il n’hĂ©site pas Ă  mettre en Ă©vidence par quelles propriĂ©tĂ©s spĂ©cifiques de l’islam une telle idĂ©ologisation peut progresser â€”, que dans l’ensemble des transformations des pays d’islam intĂ©grĂ©s Ă©troitement, et dans une position dominĂ©e, au sein de l’économie-monde dominĂ©e par l’Occident.

Maxime Rodinson n’abdiqua jamais son rationalisme hĂ©ritĂ© des LumiĂšres, ce qui le rapproche d’autres historiens de gauche ou ex-communistes comme Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) et Jean-Pierre Vernant (1914-2007). Ce fut d’ailleurs Vernant qui remit Ă  Rodinson, en 1991, le prix annuel de l’Union rationaliste, une vĂ©nĂ©rable association fondĂ©e en 1930 par le physicien Paul Langevin, un temps sous la domination du Parti communiste et qui avait servi ensuite, dans les annĂ©es 1950 et 1960, de lieu de ralliement des communistes antistaliniens soucieux de faire dialoguer marxisme et sciences sociales. Pour Rodinson, l’islam devait (et allait) suivre la voie de sĂ©cularisation occidentale : cantonner les expressions de la foi au domaine privĂ© et rĂ©server l’espace public Ă  la dĂ©libĂ©ration dĂ©mocratique fondĂ©e sur la raison laĂŻcisĂ©e. Les vicissitudes des derniĂšres dĂ©cennies ont dĂ©montrĂ© que cette Ă©volution n’avait rien de certain et que c’était la dĂ©finition mĂȘme de l’islam qui Ă©tait en jeu.

L’avenir reste incertain et la sĂ©cularisation n’est plus envisagĂ©e comme inĂ©luctable. C’est pourquoi, comme l’écrit le marxiste libanais Gilbert Achcar, grand connaisseur de l’Ɠuvre de Rodinson qu’il frĂ©quenta personnellement, « le combat contre l’intĂ©grisme islamique — contre ses idĂ©es sociales, morales et politiques, et non contre les principes spirituels de base de l’islam en tant que religion — devrait rester pour les progressistes l’une de leurs prioritĂ©s au sein des communautĂ©s musulmanes10 . Â» Un combat qui suppose non seulement la bataille des idĂ©es, mais aussi, Ă  Ă©galitĂ©, la lutte contre le capital et l’impĂ©rialisme, fourriers de l’intĂ©grisme.


1. Maxime Rodinson, Souvenirs d’un marginal, Fayard, Paris, 2005, p. 204.
2. NDLR. AncĂȘtre de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).
3. Maxime Rodinson, Entre Islam et Occident. Entretiens avec Gérard D. Khoury, Les Belles Lettres, Paris, 1998 ; p. 274.
4. Maxime Rodinson, « La vie de Mahomet et le problĂšme sociologique des origines de l’Islam », DiogĂšne, Presses universitaires de France (PUF), no. 20, 1957 ; p. 41, Paris.
5. Ibid.
6. Maxime Rodinson, « La rĂ©surgence de l’islam. 1) OĂč Dieu n’est pas mort », Le Monde, 6 dĂ©cembre 1978.
7. « L’intĂ©grisme musulman et l’intĂ©grisme de toujours. Essai d’explication », L’Islam politique et croyance, Fayard, Paris, 1993 ; p. 244.
8. « La rĂ©surgence de l’islam », op. cit.
9. « Khomeyni et la “primautĂ© du spirituel” », Le Nouvel Observateur, 19 fĂ©vrier 1979.
10. Gilbert Achcar, Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme, Actes Sud, coll. « Sindbad », Arles, 2015 ; p. 45.


VERTALINGEN
[ŰčŰ±ŰšÙŠ] [English] [ÙŰ§Ű±ŰłÙ‰]


AUTEUR
Renaud Soler
LicenciĂ© en arabe, docteur en histoire et professeur agrĂ©gĂ© d’histoire ; maĂźtre de confĂ©rences en islamologie et pensĂ©e islamique (VIIIe-XVIIIe siĂšcle) Ă  l’UniversitĂ© de Strasbourg (FacultĂ© des langues, dĂ©partement d’études arabes). Ouvrages : Edward Robinson (1794-1863) et la naissance de l’archĂ©ologie biblique, Geuthner, 2014 ; Écrire, initier et transmettre. IdentitĂ© locale et tradition confrĂ©rique dans la កāfiáș“iyya ážȘalwatiyya, une confrĂ©rie soufie de Moyenne-Égypte (XIXe-XXe siĂšcles), Institut français d’archĂ©ologie orientale, Le Caire, 2021.


BRON
orient XXI19 septembre 2023


 

 

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