Hier ist kein warum…

Caravaggio: The Beheading of St. John the Baptist (1608)


 
“Hier ist kein warum”, kreeg Primo Levi in Auschwitz te horen.
 
Het is onuitgesproken tot standpunt verklaard op internet, het transportmiddel bij uitstek voor fascistische zienswijzen, van welke politieke kleur ook. Je wordt voor totaalidioot uitgemaakt als je vraagtekens plaatst bij pertinente uitspraken, wijst op tegenstrijdigheden en op mogelijke verbanden, waarover het stilzwijgen wordt bewaard.
 


 
 

DES ECRITS DES CAMPS EN PLÉIADE À LA PHILOSOPHIE DE LA SHOAH ET AUTRES GÉNOCIDES

Thierry Guinhut

 

 

L’Espèce humaine et autres écrits des camps
Gallimard, La Pléiade, 2021, 1614 p, 65 €

 
Didier Durmarque
Philosophie de la Shoah
L’Âge d’homme, 2014, 168 p, 12 €

 
Didier Durmarque
Bilan métaphysique après Auschwitz. Les écrivains incandescents
Ovadia, 2020, 146 p, 16 €

 
Michel Marian
Le Génocide arménien. De la mémoire outragée à la mémoire partagée
Albin Michel, 2015, 180 p, 15 €

 

 
 
Sur sa croix, en un instant de doute, JĂ©sus s’écria : « mon Père, pourquoi m’as-tu abandonnĂ© ? Â» Mais Ă  Auschwitz, un SS, comme Ă  Primo Levi, dans Si c’est un homme, lui aurait rĂ©pondu : « Ici, il n’y a pas de pourquoi Â». Et si l’on peut regretter l’absence de ce livre aussi beau que tragique, aussi fondamental qu’effrayant, car italien, voire d’Être sans destin du Hongrois Kertesz, cette somme nĂ©e dans la PlĂ©iade, apparait, aussitĂ´t ouverte, comme un incontournable. L’Espèce humaine et autres Ă©crits des camps balaie en effet, de 1945 Ă  1994, les tĂ©moignages des Ă©crivains survivants, de ceux qui Ă©crivirent cependant Ă  la recherche d’une libĂ©ration introuvable : David Rousset, François Le Lionnais, Robert Antelme, Jean Cayrol, Elie Wiesel, Piotr Rawicz, Charlotte Delbo, et Jorge Semprun, le titre du premier, L’Univers concentrationnaire, paraissant emblĂ©matique de l’ensemble. Et s’il n’y a pas de pourquoi, toute philosophie est une aporie, un nĂ©ant Ă©croulĂ©, une injure Ă  la mĂ©moire, aux morts et aux vivants… Ainsi la Shoah ne serait pas un territoire philosophique ; pourtant, après Hannah Arendt, Didier Durmarque ose relever le dĂ©fi mĂ©taphysique de ce point nodal du XXème siècle et de l’humanitĂ© entière. Quoiqu’il ne faille pas, derrière la spĂ©cificitĂ© de l’holocauste des Juifs, occulter l’éternitĂ© gĂ©nocidaire de l’homme, comme Ă  l’occasion du gĂ©nocide armĂ©nien, tel que Michel Marian en dresse le tableau mĂ©moriel. Une catharsis est-elle possible ?

Comment n’y avons-nous pensĂ© plus tĂ´t ? Alors que les anthologies poĂ©tiques, chinoises ou italiennes, ensuite  thĂ©matiques, comme Frankenstein et autres romans gothiques 1 et Dracula et autres romans vampiriques 2 , Ă©taient en train de rajeunir avec un brin d’audace cette vieille dame que risquait de devenir cette Bibliothèque de La PlĂ©iade, il fallait un coup d’édition, un monument frappant. Le voici.

Quoique limitĂ© aux Ă©crits en français, mĂŞme s’il ne s’agit pas de la langue maternelle d’Elie Wiesel et de Piotr Rawicz, le choix des textes et leur lecture dans le cadre de l’Ă©volution de la pensĂ©e et de la conscience depuis plus d’un demi-siècle, sous la conduite du maĂ®tre d’Ĺ“uvre, Dominique Moncond’huy, nous plonge sans pitiĂ© dans une histoire de l’Ă©volution de la parole sur le Mal totalitaire, certes ici uniquement nazi.

DĂ©jĂ  synthĂ©tique, mĂŞme s’il s’agit de Buchenwald et non d’Auschwitz, David Rousset fait preuve d’un Ă©tonnant recul en Ă©crivant presqu’à chaud L’Univers concentrationnaire, nourrissant son expĂ©rience intime d’échos de propos recueillis et de rĂ©cits divers oubliĂ©s, quoiqu’il faille pointer sa fort abusive assimilation avec la logique d’exploitation capitaliste-bourgeoise qui fleure bon le marxisme doctrinaire : « un nouveau visage de la lutte des classes Â», dit-il. Robert Antelme, lui, creuse la thĂ©matique omniprĂ©sente de la « faim Â» et son corollaire, la dĂ©figuration du prisonnier : « la figure et le corps vont Ă  la dĂ©rive Â». Dans une veine complĂ©mentaire, Jean Cayrol dĂ©ploie « une nouvelle comĂ©die inhumaine Â», oĂą le survivant est un « Lazare Â», Ă©trangement ressuscitĂ©, mais jamais sĂ©parĂ© de la mort des anciens codĂ©tenus. MĂŞlant vers et prose, Charlotte Delbo rĂ©pond en quelque sorte Ă  l’affirmation pĂ©remptoire de Theodor Adorno, en 1951, selon laquelle Ă©crire de la poĂ©sie après Auschwitz serait barbare 3 ; sans compter la magnifique « Fugue de mort Â» de Paul Celan. Enfin, Jorge Semprun entrecroise en son autobiographique L’Ecriture ou la vie des bribes de Buchenwald avec ses annĂ©es de formation intellectuelle, laissant en suspens l’efficacitĂ© du rĂ©cit. Il n’en reste pas moins qu’au-delĂ  de la barrière des genres, tous ont su rĂ©orchestrer souvenir et tĂ©moignage dans le flux d’une Ĺ“uvre d’art, dont la beautĂ© s’élève en dĂ©pit de l’horreur.

Aux cĂ´tĂ©s des rĂ©cits de tĂ©moins, comme ceux de François Le Lionnais imposant le rĂ©gime implacable d’une mĂ©moire individuelle plus bruissante que la mĂ©moire collective, ou de Jorge Semprun tĂ©moignant de la presque incessante difficultĂ© Ă  Ă©crire ce dont il doit Ă  toute force rendre compte, Piotr Rawicz a un statut Ă  part, lorsqu’il traduit en fiction les faits bruts devenus « fantasmagorie fascinante Â», en son « livre-fable Â» (selon Dominique Moncond’huy) : Le sang du ciel, donnant Ă  lire une rĂ©alitĂ© historique dans un rĂ©cit intemporel et fantasmagorique.

Bien que tĂ©moignages et mĂ©moires, ils ne sont pas sans souci littĂ©raire : « la part littĂ©raire, qui rĂ©vèle dans ces Ă©crits moins une intention esthĂ©tique stricto sensu qu’un souci Ă©thique de la forme, une morale du style Â», souligne Henri Scepi, le prĂ©facier. Mais ce toujours avec la difficultĂ© de fixer dans la langue l’indicible de l’horreur.

NuditĂ©, faim, coups, froidure, « marchĂ© des esclaves Â», squelettes puis cadavres : tout est dĂ©jĂ  lĂ  chez David Rousset. La justice des SS est celle d’ « Ubu-Dieu Â», et « la connaissance de la bureaucratie, c’est la mĂ©taphysique des camps Â». Pour le Nazi, le communiste, le libĂ©ral, le Juif sont « l’expression statique du Mal Â». La puissance et la concision du texte fait paraĂ®tre Robert Antelme plus verbeux, plus fade en son Espèce humaine. Pourtant, toujours Ă  Buchenwald, oĂą « la mort Ă©tait de plain-pied avec la vie […] la cheminĂ©e du crĂ©matoire fumait Ă  cĂ´tĂ© de la cuisine Â». Plus loin c’est l’usine, puis la route pour fuir l’avancĂ©e des alliĂ©s, en une Ă©popĂ©e de la faim, de la fatigue et de la diarrhĂ©e. Au bout du train vers Dachau, les soldats amĂ©ricains enfin ! Il n’en reste pas moins qu’il eĂ»t Ă©tĂ© plus pertinent de titrer ce PlĂ©iade L’Univers concentrationnaire et autres Ă©crits des camps.

Pour user d’un « art lazarĂ©en Â», Jean Cayrol commence par un essai, « De la mort Ă  la vie Â», qui dĂ©taille sa mĂ©thode et ses prĂ©cautions, avant son plus bref Nuit et brouillard. OĂą « rasĂ©, tatouĂ©, numĂ©rotĂ© Â», l’on croise la potence, le typhus et la dysenterie, le gaz zyklon, des « mutilations expĂ©rimentales Â», oĂą « Himmler se rend sur les lieux. Il faut anĂ©antir, mais productivement Â». Ainsi Jean Cayrol prend en Ă©charpe le système concentrationnaire.

De manière complĂ©mentaire, Elie Wiesel dĂ©clare : « il m’incombe de donner un sens Ă  ma survie Â» : c’est indubitablement celui de la mĂ©moire juive, mĂŞme s’il n’y a « pas de rĂ©ponse Ă  Auschwitz Â». Tout le rĂ©cit ne se dĂ©part pas de sa force face Ă  l’inĂ©luctable. Ghetto refermĂ© dans un village de Hongrie, transfert en train plombĂ©, arrivĂ©e devant des enfants jetĂ©s dans des flammes : « L’Eternel, MaĂ®tre de l’Univers, l’Eternel Tout-Puissant et Terrible se taisait, de quoi allais-je Le remercier ? Â». MĂŞme la prière de Roch Hachanah n’amène dans le cĹ“ur du jeune Elie aucune rĂ©conciliation : « Pourquoi, mais pourquoi Le bĂ©nirais-je ? […] Parce que dans Sa grande puissance il avait créé Auschwitz, Birkenau, Buna et tant d’autres usines de la mort ? Â» Dès la sĂ©lection, mĂŞme un rabbin soupire : « C’est fini. Dieu n’est plus avec nous. Â» L’évacuation du camp, face Ă  l’avancĂ©e des Russes, est un autre cauchemar, une course effrĂ©nĂ©e dans la neige, alors que comme Primo Levi, il eĂ»t mieux valu pour Elie, seize ans, et son père rester Ă  l’infirmerie. Des pages bouleversantes surgissent, comme le violon de Juliek qui donne un concert testamentaire « Ă  un public d’agonisants et de morts Â», comme la bataille sordide pour une bouchĂ©e de pains dans le dernier wagon…

Conte « antiphilosophique Â», Le Sang du ciel est un concert de voix baroque, tissĂ© par Piotr Rawicz, entre poème en prose, essai et autobiographie. La bigarrure romanesque et prophĂ©tique est antinomique de la rigueur narrative d’Elie Wiesel et de Primo Levi. De l’aveu de l’auteur mĂŞme, ce « n’est pas un document historique Â», malgrĂ© le maelstrom de violences tour Ă  tour soviĂ©tiques et allemandes. CapturĂ© par les Nazis, il s’enfuit dans les montagnes polonaises avant d’être emmenĂ© Ă  Auschwitz, libĂ©rĂ©, ramenĂ©, survivant probablement grâce Ă  sa blondeur et ses yeux bleus, sa connaissance des langues. MalgrĂ© la puissance hallucinatoire et mĂ©tĂ©orique du projet, la composition Ă©clatĂ©e du livre nuit Ă  son efficacitĂ©.

Ce sont les femmes qui, avec Charlotte Delbo, deviennent des « mannequins nus Â», dans Aucun de nous ne reviendra, premier volet suivi par Une Connaissance inutile et Mesure de nos jours. Ainsi s’organise Auschwitz et après, fleuve de prose et de versets, de rĂ©cit et de poèmes oĂą « L’enfer avait vomi tous ses damnĂ©s Â». RĂ©sistante française, elle est emprisonnĂ©e en 1942, acheminĂ©e Ă  Auschwitz puis RavensbrĂĽck, affectĂ©e au terrassement dans un dĂ©luge de froid, de coups et d’épuisement, avant d’accĂ©der Ă  un atelier de couture et enfin Ă  l’usine Siemens, pour, après vingt-sept mois de camp, aboutir en Suède et enfin retrouver la France. Elle consacre une bonne partie de sa vie Ă  la rĂ©daction de cette fresque de la dĂ©portation, dans laquelle le chien d’un SS « traĂ®ne une femme qu’il tient Ă  la nuque par la gueule Â».

Encore Ă  Buchenwald, avec Jorge Semprun. Une composition erratique, en mosaĂŻque, prĂ©side Ă  L’Ecriture ou la vie, car la mĂ©moire joue avec les temps, de la fin du camp marquĂ©e par l’assaut de la rĂ©sistance intĂ©rieure Ă  sa longue emprise, de la formation intellectuelle Ă  celle politique après-guerre. Le rĂ©cit mime les mouvements de la dĂ©marche autobiographique, le doute « sur la possibilitĂ© de raconter Â», au risque du dĂ©sarroi et de la lassitude du lecteur. LĂ  tant les vers de Baudelaire que le kaddish accompagnent les mourants, lĂ  les pulsions les plus bestiales animent l’homme des camps, lĂ  l’auteur revient un demi-siècle plus tard, en mars 1992, pour sentir refluer les fumĂ©es charnues de Buchenwald…

Dans son introduction, Dominique Moncond’huy s’intĂ©resse Ă  la rĂ©ception critique de chaque « Ă©crit Â». MĂŞme lorsque les Ĺ“uvres de David Rousset, de Robert Antelme, de Charlotte Delbo, sont cataloguĂ©es comme des « rĂ©fĂ©rences majeures Â», elles demeurent fort confidentielles. Quand Jean Cayrol obtint le prix Renaudot pour Je vivrai l’amour des autres 4 en 1947, ses textes concentrationnaires passèrent Ă  peine la barre du silence. Car, si la rĂ©sistance devient une part du grand rĂ©cit natonal, le gĂ©nocide des Juifs est plutĂ´t occultĂ©. Il faut attendre le film Nuit et brouillard d’Alain Resnais, en 1956, et surtout Shoah de Claude Lanzmann, en 1985, pour que la question devienne universelle. C’est cependant tardivement que les livres d’Elie Wiesel, La Nuit, en 1958, et de Jorge Semprun, avec L’Ecriture ou la vie, en 1994, se virent considĂ©rĂ©s avec le regard du succès, alors que Primo Levi, puis Imre KertĂ©sz contribuèrent Ă  la dimension internationale du phĂ©nomène littĂ©raire et historique. Avec son triptyque intitulĂ© Auschwitz et après, Charlotte Delbo est plus longtemps reconnue aux Etats-Unis qu’en France. Mais avec Roland Barthes, Maurice Blanchot ou Georges PĂ©rec, dont W ou le souvenir d’enfance 5 est Ă  cet Ă©gard incontournable, voire Samuel Beckett, un sillage n’avait pas fini d’ensemencer durablement la conscience littĂ©raire. Mais Ă©galement les arts plastiques, avec Zoran Music, Anselm Kieffer, Christian Boltanski, ou encore la bande dessinĂ©e avec Maus, d’Art Spiegelman 6 . Sans compter qu’il faille peut-ĂŞtre relire rĂ©trospectivement Franz Kafka…

Auprès de ces monstres sacrĂ©s de la rĂ©vĂ©lation de l’holocauste, figure le modeste inconnu de l’anthologie : François Le Lionnais, avec sept pages seulement pour « La Peinture Ă  Dora Â» (ce qui est le nom d’une carrière). Ce co-fondateur de l’Oulipo avec Raymond Queneau, fait « profession de dĂ©tenu Â», et parvient Ă  plonger les yeux d’un codĂ©tenu et ami (qui ne survivra pas) dans l’histoire de la peinture, pratiquant ainsi une Ă©vasion « mentale Â» et Ă©merveillĂ©e en dĂ©pit des souffrances, des appels dans le froid, et des gardiens de prompts Ă  cogner. Ainsi Bach survole la « dysenterie Â», un quatuor de Beethoven s’élève, « grondant sa rĂ©volte au lendemain d’une sĂ©rie de pendaisons particulièrement rĂ©ussies Â». Ces pages allusives et brillantes plongent le lecteur dans la plus poignante dichotomie entre l’art et les camps.

AndrĂ© Malraux rappelait dans ses AntimĂ©moires, que les camps, « d’inspiration ubuesque Â» selon David Rousset, rompent avec toute tradition de l’incarcĂ©ration et du bagne. LĂ , malgrĂ© les avanies, le prisonnier restait un homme. Les camps travaillaient Ă  l’annihilation non seulement de l’homme, mais de tout un peuple. MalgrĂ© la dimension industrielle qui fait la spĂ©cificitĂ© de la « solution finale Â» nazie, le parallèle est Ă©vident avec les camps communistes, les famines ukrainiennes orchestrĂ©es par la collectivisation stalinienne, les dizaines de goulags parsemant l’Union soviĂ©tique, la focalisation antisĂ©mite en moins, la technique des chambres Ă  gaz en moins, quoique le froid et la faim se chargeaient de l’extermination ; mais aussi les logaĂŻs du maoĂŻsme chinois. Aussi faut-il ne pas oublier de citer, comme c’est hĂ©las le fait de ce volume de la PlĂ©iade, des presque Ă©quivalents, soit les RĂ©cits de la Kolyma 7 de Varlam Chalamov, et L’Archipel du goulag 8 de Soljenitsyne.

Poignant plus encore par la réunion, la succession, le creusement des témoignages, ce volume rend à ses Ecrits des camps quelque chose de leur nouveauté épouvantable, époustouflante, de leur champ obscur d’assassinat programmé. Une fulgurance noire ne jaillirait-elle pas si l’on plaçait ce Pléiade, quoique d’un format plus modeste, aux côtés d’Historiciser le mal. Une lecture critique de Mein Kampf 9 , dont l’analyse critique déborde pour trois fois la démesure du brûlot infâme d’Adolf Hitler 10 .

« Hier ist kein Warum 11 », répond un SS, ou un Kapo, lorsque Primo Levi se voit arracher le glaçon sur lequel il comptait pour apaiser sa soif. « Ici il n’y a pas de pourquoi ». Voilà qui semble dénier à l’occasion d’Auschwitz toute interrogation rationnelle autant que métaphysique. Certes les morts, à moins d’une autre vie accordée par la Providence, ne pensent pas. Cependant, il reste aux survivants, Primo Levi en tête, puis aussi bien aux amateurs qu’aux professionnels de la pensée, la tâche ingrate, ardue, semée d’embûches, d’édifier une Philosophie de la Shoah, telle que se propose, non pas seul, mais outillé de bien de ses prédécesseurs, Didier Durmarque.

Nanti d’un appareil de notes aussi judicieux qu’impressionnant (auquel nous empruntons bien des références), l’essai de Didier Durmarque, malgré l’apparente modestie de son épaisseur physique, ne se départ pas d’une dimension encyclopédique. Les témoins écrivains de la Shoah, sont bien là, de Primo Levi à Imre Kertész 12 , les penseurs, d’Adorno à Heidegger, sans omettre un instant Hannah Arendt et son Eichmann à Jérusalem, en passant par David Rousset et Claude Lanzmann, ou des sociologues comme Bauman, des historiens comme Hilberg. Le format ramassé du volume, la fluidité de la démonstration permettent une efficace initiation à des problématiques lourdes et qui nous hanteront longtemps, voire tant que l’humanité sera l’humanité.

La Shoah est en effet le vortex d’une « mĂ©taphysique moderne », en laquelle l’être, son sens, son immanence, voire sa transcendance, sa relation au langage et Ă  l’Histoire, son inscription dans une pensĂ©e politique, ne peuvent plus faire l’économie d’une entrĂ©e fracassante et fracassĂ©e. Car l’énigme du nazisme et son irrĂ©sistible montĂ©e, et une part de ses mobiles, la haine du Juif, parviennent Ă  culminer dans le massacre organisĂ© de six millions d’êtres humains. Au contraire de Jacques Lanzmann, qui qualifie la Shoah d’« acte incomprĂ©hensible 13 », Todd Strasser, dans son apologue La Vague 14 , a tentĂ© avec finesse et succès de mettre en scène et ainsi de montrer comment un groupe peut adhĂ©rer puis agir avec violence : un paisible lycĂ©e californien devient un microcosme totalitaire, oĂą les Ă©lèves perdent tout libre arbitre pour adhĂ©rer avec passion Ă  leur leader, le professeur Ben Ross, qui ne s’est livrĂ© Ă  cette expĂ©rience que pour expliquer la montĂ©e du nazisme, et pour Ă©lucider avec eux les mĂ©canismes de l’adhĂ©sion Ă  un groupe exaltĂ© par le mal…

Ainsi Didier Durmarque s’attache à penser « par-delà un impensable ». Ce qu’il faut lire « comme castration et comme fondement », est également lu autant du point de vue anthropologique que métaphysique, voire « esthétique » : « La Shoah comme fondement ontologique s’apparente derechef à une castration, honte d’être homme », elle « remplace, à certains égards, le péché originel et la crucifixion du Christ ». Au-delà du meurtre de masse, multiplicateur de la pulsion de mort, qui plus est, en fonction d’une politique raciale, du génocide d’un peuple notoirement inoffensif, assimilé à sa seule religion honnie, la honte se cristallise également sur l’exploitation économique des camps, désastreusement peu rentable du point de vue de la faiblesse de travail, mais terriblement efficace quant à l’optimisation des sous-produits humains : vêtements, bijoux, or dentaire, lunettes, landaus, cheveux, cendres… Cependant, l’on n’ira pas jusqu’à suivre le nazi Heidegger, qui, dans sa haine de la technique, affirme : « L’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée, quant à son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz 15 » (dans une de ses conférences de Brême), lui qui tait qu’il s’agit là d’abord de Juifs, ce que n’omet pas de pointer notre essayiste.

Cet « oubli de l’individu » signifie-t-il que Dieu n’existe pas ? L’être devant la mort par holocauste est confronté à une négation de la métaphysique : car « Vérité, beauté, Bonté, que les philosophes ont inventés » seraient « une pure moquerie à l’égard des victimes », selon un Heidegger ici moins verbeux qu’à son habitude. Ainsi Auschwitz « discrédite l’être comme fondement, c’est-à-dire comme Dieu, et réinvestit la question de l’origine sous forme de celle du néant ». Là où est interdit de « prononcer le mot de Providence », s’agit-il d’« une nouvelle Bible 16 » ? Si Dieu préside, il faut maudire sa volonté sans théodicée, car il rit ! Le scandale métaphysique est refermé par Imre Kertész : « La révélation du Sinaï a perdu sa validité avec l’accomplissement d’Auschwitz 17 ». Qui sait si les victimes, en d’autres circonstances, auraient pu se conduire comme leurs bourreaux…

Ă€ juste titre, Ă  la suite d’Hannah Arendt, Didier Durmarque interroge le rĂ´le euphĂ©mistique du langage 18 dans le traitement de la « question juive Â». Mais aussi, au-delĂ  de la « rĂ©sistance Ă  la verbalisation Â» de la Shoah, de la faillite des mots, et a contrario, ce langage anoblissant et vivifiant de l’art et de la poĂ©sie, comme lorsque Primo Levi attribue sa survie aux vers de La Divine comĂ©die de Dante rĂ©citĂ©s Ă  Auschwitz. Ainsi, la souffrance « passe par une esthĂ©tique du langage Â», au service de la formulation, de la visualisation et de la transmission Ă  fin de mĂ©moire et d’avertissement humaniste et philosophique, ce au service des gĂ©nĂ©rations suivantes.

Cette esthétique n’est évidemment pas dans la Shoah elle-même, mais dans l’art qui en rend compte, au-delà de l’immonde et de l’inconnaissable, non sans dimension éthique. Dans une nouvelle langue, non contaminée, s’il est possible, « à l’intérieur de cette tension entre art et kitsch ». Paul Celan 19 , avec « Fugue de mort », Primo Levi, et quelques autres, y ont réussi, pas seulement parce qu’ils étaient des témoins, mais des artistes. Bien que n’ayant jamais vécu à l’époque de la Shoah, Jonathan Littel, avec Les Bienveillantes, a su faire impressionnante œuvre d’artiste 20 . Comme le film de Claude Lanzmann est un film d’horreur vrai, en même temps qu’un film sur Dieu et sur la question de la représentation. En effet, déclare Lanzmann à l’intention de Raul Hilberg : « Pour décrire l’holocauste […], il fallait faire une œuvre d’art 21 ».

Une telle entreprise historique et de recrĂ©ation se doit de dĂ©construire les stĂ©rĂ©otypes : participation et absence de rĂ©sistance des Juifs doivent ĂŞtre exclus du prĂŞt-Ă -penser. Egalement de conduire Ă  un « rĂ©investissement de la question juive Â». Un « nouveau SinaĂŻ Â» doit s’élever. « Une philosophie du judaĂŻsme comme figure de l’universel Â» reste nĂ©cessaire ; y compris (ce que ne mentionne pas notre auteur) devant le dĂ©fi multisĂ©culaire de l’antisĂ©mitisme explicitement gĂ©nocidaire de l’Islam…

Ce bel essai, stimulant pour l’esprit, n’échappe pourtant pas Ă  quelque occasion de blâme : affirmer que « cette perversion de la raison […] est le propre de la sociĂ©tĂ© moderne en gĂ©nĂ©ral et de la sociĂ©tĂ© occidentale en particulier », c’est faire fi des barbaries gĂ©nocidaires depuis la prĂ©histoire et l’antiquitĂ© et de celles extra-occidentales, c’est s’aligner sur une culpabilisation de l’Occident hors de tout Ă©quilibre objectif de la pensĂ©e. De mĂŞme, accueillir sans barguigner l’association du « système totalitaire nazi » et du « système contemporain de la sociĂ©tĂ© nĂ©olibĂ©rale » de Christophe Dejours 22 et la comparaison de François Emmanuel 23 selon laquelle la « sĂ©lection du marchĂ© Â» capitaliste est « identique Ă  la « sĂ©lection Ă  l’entrĂ©e des camps de concentration et d’extermination Â» est pour le moins la traditionnelle et stupide reductio ad hitlerum, et, pour le plus juste, la marque d’une obsession idĂ©ologique anticapitaliste dĂ©lirante et dangereuse…

Certes, l’on insiste, et Didier Durmarque de mĂŞme, avec raison, sur l’unicitĂ© de la Shoah : qu’elle ait Ă©tĂ© commise au cĹ“ur du XXème siècle et d’un Occident apparemment supĂ©rieurement civilisĂ©, qu’elle convoque les perfectionnements de la technique, au moyen de la bureaucratie issue de l’Etat hĂ©gĂ©lien, de la logistique ferroviaire et des chambres Ă  gaz, au service d’une « industrialisation du meurtre Â», la rend presque incroyable, vigoureusement choquante, quand l’Etat moderne fourbit les armes de la mort, alors que civilisation et technique auraient dĂ» nous garantir des barbaries tribales, djihadiques et impĂ©riales que les sables de l’Histoire enfouissent…

Pourtant, et en ce sens, la Shoah nous avertit qu’en dĂ©pit des apparents remparts de la civilisation et de la technique, pensĂ©es comme au service de l’humanitĂ©, elle n’est qu’un Ă©ternel retour (pour employer un concept nietzschĂ©en) du fonds de violence et d’extermination qui coule en chacun de nous Ă  des doses diverses depuis des temps immĂ©moriaux. « Mal radical innĂ© dans la nature humaine Â» selon Kant, ou « banalitĂ© du mal Â» selon Arendt 24 , il ne fait que changer d’outil, de la massue la plus primitive Ă  « la solution finale Â» abondamment thĂ©orisĂ©e autant que techniquement planifiĂ©e.

Quoiqu’il faille se garder de l’effet paravent. La Shoah, commise par le national-socialisme, mise en avant par l’antifascisme en sorte d’étendard de l’abjection Ă  combattre, permet d’euphĂ©miser, voire de passer sous silence les crimes de son pendant : le socialisme international, entre LĂ©nine, Staline, Mao et Che Guevara. Il vaut mieux alors Ă©viter de pointer les accointances de l’antisĂ©mitisme nazi et islamique, lorsque l’on sait combien le mufti de JĂ©rusalem, visitant Berlin, Ă©tait un grand ami d’Himmler. De plus l’absence de procès de Nuremberg pour les crimes du communisme, n’a pas permis qu’une opinion s’émeuve avec autant de force, en dĂ©pit de Soljenitsyne et de son Archipel du goulag : la filiation marxiste qui passe par LĂ©nine, Staline, Mao et Castro n’a pas vu poindre son Hannah Arendt.

Reste que la conclusion nĂ©cessaire de l’argumentation de Didier Durmarque est, sans ambages : « une philosophie de la Shoah n’est point une contradiction dans les termes, mais se prĂ©sente, s’érige, se donne Ă  penser comme plĂ©onasme Â», comme problème « politique planĂ©taire Â». On lui saura grĂ© de fourbir pour nous les armes de la pensĂ©e, mĂŞme si, devant le fer des masses fanatisĂ©e, elle peut-ĂŞtre notoirement fragile…

Avec une inĂ©branlable constance, Didier Durmarque creuse le sillon de sa recherche, se demandant comment Enseigner la Shoah 25 . Au-delĂ  et au secours de la pensĂ©e philosophique et historique, il ne se fait pas faute d’oublier les Ă©crivains qui ont tĂ©moignĂ©, soit « les Ă©crivains incandescents Â» de son Bilan mĂ©taphysique après Auschwitz : Robert Antelme, Piotr Rawicz, Yitzhak Katzenelson et Imre KertĂ©sz, comme pour devenir une sorte d’apostille aux Ecrits des camps en PlĂ©iade. Car si Dieu n’a jamais rĂ©pondu aux appels qui sourdaient des baraques des camps et des chambres Ă  gaz, peut-ĂŞtre faut-il signer l’acte de dĂ©cès de la mĂ©taphysique. Car « c’est l’humanitĂ© de l’homme qui a rendu possible la Shoah Â». Or ne reste que le verbe abandonnĂ© de Dieu sous la plume des Ă©crivains. Didier Durmarque confirme le rĂ©quisitoire selon laquelle la « forfaiture divine Â» est indubitable.

Les quatre auteurs dont l’essayiste s’empare sont pour lui des « incandescents Â». Ă€ cause du « pli au sens deleuzien Â» pour Robert Antelme, oĂą les enfants brĂ»lĂ©s sont le signe de la responsabilitĂ© mĂ©taphysique de l’homme. Ainsi l’Etat moderne, ne respectant pas le droit naturel, construit une biopolitique, pour reprendre Michel Foucault et Giorgio Agamben. L’incandescence du « style Â» chez Piotr Rawicz, va jusqu’à faire d’un Kapo ou d’un SS un Dieu, entre deux infinis : « Dieu et cafard Â», au sens de la vermine kafkaĂŻenne et de la vermine juive selon les Nazis. Une queue circoncise quant Ă  elle est une « phĂ©nomĂ©nologie Â» ! Ainsi l’ontologie devient une « nĂ©antologie Â». Un tel Ă©crivain considère tout « fait collectif Â», « tout fait social grandiloquent Â» comme « une antichambre de la chambre Ă  gaz ! L’exagĂ©ration n’est peut-ĂŞtre pas si folle. En regard, la « folie froide Â» est chez le Polonais Yitzhak Katzenelson, avec son Chant du peuple juif assassinĂ© 26 , « permettant Ă  l’homme de sauver le Verbe Â». Car le texte est de la poĂ©sie, au rebours d’Adorno, texte Ă©crit en yiddish et enfermĂ© dans de petites bouteilles enterrĂ©es dans le parc de Vittel, auprès du camp d’internement, quoiqu’il s’appuie sur l’expĂ©rience du ghetto de Varsovie et la perte de sa femme et de ses enfants achevĂ©s par le gaz Ă  Treblinka. Quinze chants jalonnent l’œuvre jusqu’au soulèvement suicidaire du ghetto. Voici la « puissance dĂ©miurgique du langage Â», selon Didier Durmarque, qui ne peut Ă©chapper Ă  la comparaison avec le poète Paul Celan, cette puissance qui lutte contre la destruction d’un peuple et d’une culture, malgrĂ© le scandale exprimĂ© par Yitzhak Katzenelson : « Il est un Dieu ! Quelle injustice !.. Quelle raillerie !.. Quelle infamie ! Â» Reste la pensĂ©e au service du langage avec Imre KertĂ©sz, « premier philosophe de la shoah Â», qui met l’humanitĂ© face Ă  l’irrĂ©ductibilitĂ© d’Auschwitz, oĂą « la modernitĂ© peut se passer de l’homme Â». Seule l’incandescence de la langue maintient en vie la mĂ©moire et la dignitĂ© humaines. Ainsi Didier Durmarque fait saillir de son quatuor d’auteurs une incandescence philosophique, lĂ  oĂą « Auschwitz fait table rase de toutes les conceptions traditionnelles de l’homme et de Dieu Â».

Les travaux de Christian Ingrao 27 dĂ©veloppent Ă©galement une pensĂ©e de la chambre Ă  gaz et de l’extermination. Ce dernier expose par exemple les prĂ©occupations morales d’Himmler et l’identification de sa pratique Ă  celle des Anglais puis des AmĂ©ricains envers les Indiens. Himmler identifie mĂŞme sa Â« marche Ă  l’Est Â» au processus mis en place par ceux-lĂ  pour vider les territoires de ses habitants. Estimant qu’il n’a pas de temps Ă  perdre, il se dĂ©die au plus vite Ă  sa mission au service son peuple. Or Christian Ingrao rappelle combien nombre d’Allemands, avant mĂŞme la Première Guerre mondiale, Ă©taient obsĂ©dĂ©s par l’angoisse de la disparition de leur peuple programmĂ©e par les Français et les Anglais, mais aussi les Russes.

Cependant cette philosophie de la shoah resterait veuve et sans descendance si l’on n’agrĂ©geait les autres gĂ©nocides qui ont parsemĂ© l’Histoire : sans omettre les gĂ©nocides vendĂ©en et rwandais, pensons aux dizaines de millions de morts du maoĂŻsme chinois, aux vingt millions de morts du communisme soviĂ©tique, dont ceux de la famine ukrainienne sciemment orchestrĂ©e par Staline, ce qui dĂ©ment l’affirmation de Didier Durmarque selon laquelle « les goulags russes visaient expressĂ©ment la domination politique et l’absence de contestation plutĂ´t que l’extermination Â», les intentions affichĂ©es n’en cachant pas moins un rĂ©sultat probant. Ainsi communisme et fascisme ne sont que les deux faces du mĂŞme totalitarisme gĂ©nocidaire des ĂŞtres et de leurs libertĂ©s, quand le thĂ©ocratisme, en particulier (mais sans exclusive) depuis le VIIème siècle qui vit la naissance de l’Islam, faucha un nombre incalculable d’individus, de l’Inde Ă  l’Espagne, jusqu’à aujourd’hui, oĂą le califat islamique, sans omettre ses ramifications planĂ©taires infiltrĂ©es, dĂ©vaste les ChrĂ©tiens, les Juifs, les athĂ©es, les tenants des Lumières, et tous ceux qui n’ont pas l’heur de lui plaire. En cette occurrence, le gĂ©nocide armĂ©nien est symptomatique. Car l’on oublie trop souvent, que loin de se limiter Ă  un conflit ethnique, il n’était rien d’autre qu’une Ă©limination programmĂ©e d’une enclave chrĂ©tienne de l’empire ottoman.

Ă€ cet Ă©gard, l’essai de Michel Marian n’est pas un livre d’historien dĂ©pliant le rĂ©cit d’un gĂ©nocide qui fit en 1914 et 1916 tant de centaines de milliers de morts, extirpant les ArmĂ©niens de l’Anatolie, comme on le fit des Grecs, puis des Syriaques, et peut-ĂŞtre dans l’avenir, des Kurdes. Il s’agit, comme une variante en mineur du livre de Didier Durmarque, d’une philosophie de la mĂ©moire. Ce qu’explicite suffisamment le sous-titre : « De la mĂ©moire outragĂ©e Ă  la mĂ©moire partagĂ©e Â». Toute la problĂ©matique repose en effet, entre « faits et fables Â», sur la question de la reconnaissance ou non de ce gĂ©nocide (certes historiquement attestĂ©) par le monde entier et par voie de consĂ©quence par la Turquie elle-mĂŞme. En ce sens, Ă   l’heure du centenaire, l’islamisation de la Turquie sous la coupe d’Erdogan est de bien mauvais augure, non seulement pour une pacification de la mĂ©moire, mais aussi pour une pacification du futur, lĂ  oĂą la question armĂ©nienne augure de la question chrĂ©tienne (religion peu Ă  peu Ă©vacuĂ©e du pays).

Une des questions essentielles (outre celle, oiseuse, de savoir s’il faut qualifier de gĂ©nocide un Ă©vĂ©nement antĂ©rieur Ă  la crĂ©ation du mot) est de rĂ©clamer ou de s’inquiĂ©ter de la pĂ©nalisation de sa nĂ©gation, Ă  la suite des lois Gayssot pĂ©nalisant la nĂ©gation de la Shoah. Michel Marian n’omet pas de rappeler les tenants et les aboutissements d’une telle entreprise judiciaire française, pointant Ă  juste titre « les dangers de la pĂ©nalisation Â». Lobby armĂ©nien, bons sentiments politiques et realpolitik aboutissent aux polĂ©miques autour de l’exigence ou de l’ingĂ©rence grotesque du lĂ©gislateur sur le territoire de l’historien, Ă  la lisière immĂ©diate de la dĂ©cision liberticide, prĂŞte Ă  semer le lit d’une pĂ©nalisation de la mention d’une opinion pourtant conforme Ă  des faits historiques avĂ©rĂ©s.

Quand Didier Durmarque se rĂ©clame de l’universel pour rendre leur dignitĂ© aux victimes de la Shoah, Michel Marian propose l’image de la ville homĂ©rique de Troie, dĂ©truite parce qu’à la charnière de l’Asie et de l’Europe, « pour clore dans cette rĂ©gion des siècles de nationalisme, pour remplacer la course meurtrière Ă  l’origine par une rĂ©fĂ©rence partageable Â». Ces deux essais, dont le second est comme le petit frère du premier, nous invitent non seulement Ă  penser le passĂ©, mais aussi notre prĂ©sent et notre avenir : celui d’une humanitĂ© que le parfum des gĂ©nocides n’a pas fini de faire frĂ©tiller, surtout animĂ© par la pulsion de mort de l’identitĂ© religieuse et thĂ©ocratique. Il est Ă  craindre que l’Histoire n’en ait pas fini avec les crimes contre l’humanitĂ©, au service hĂ©las d’autres Ă©crits des camps et des gĂ©nocides, si seulement survivent les plumes.


1. Voir : Frankenstein et autres romans gothiques, un Pléiade horrifiant
2. Voir : Généalogie et encyclopédie de Dracula et autres vampires
3. Theodor Adorno : Prismes. Critique de la culture et société, Payot, 2010, p 30-31.
4. Jean Cayrol : Je vivrai l’amour des autres, Seuil, 1947.
5. Georges Pérec : W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975.
6. Art Spiegelman : Maus, Flammarion, 1998.
7. Varlam Chalamov : Récits de la Kolyma, Verdier, 2003.
8. Soljenitsyne : L’Archipel du goulag, Fayard, 2011.
9. Historiciser le mal. Une lecture critique de Mein Kampf, Fayard 2021.
10. Voir : De Mein kampf Ă  la chambre Ă  gaz ou comment lire Mein kampf
11. Primo Levi : Si c’est un homme, Julliard, 1987, p 34.
12. Voir : Imre KertĂ©sz : Sauvegarde contre l’antisĂ©mitisme
13. Claude Lanzmann : Au sujet de la Shoah, Belin, 1990, p 401.
14. Todd Strasser : La Vague, Jean-Claude Gasewitch, 2008.
15. Martin Heidegger : Métaphysique, treizième leçon, 13 juillet 1965.
16. Primo Levi, ibidem, p 246 et 98.
17. Imre Kertész : Sauvegarde, Actes Sud, 2012, p 63.
18. Voir : Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique
19. Voir : Paul Celan, minotaure de la poésie
20. Voir : Retour sur Les Bienveillantes de Littell
21. Raul Hilberg : La Politique de la mémoire, Gallimard, 1996, p 19.
22. Christophe Dejours : Souffrance en France, la banalité de l’injustice sociale, Seuil, 1998, p 105.
23. François Emmanuel : La Question humaine, Stock, 2000.
24. Voir : Hannah Arendt, de la banalité du mal à la banalité de la culture
25. Didier Durmarque : Enseigner la Shoah, UPPR, 2016.
26. Yitzhak Katzenelson : Chant du peuple juif assassiné, Zulma, 2007.
27. Christian Ingrao : La promesse de l’Est – EspĂ©rance nazie et gĂ©nocide (1939-1943), Seuil, 2016.


BRON
Une vie d’Ă©criture et de photographie – 5 december 2021


 

 

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